Emplois non pourvus

Publié le par verel

Régulièrement, des médias ou des responsables politiques mettent en avant le fait qu’il y aurait 500 000 emplois non pourvus, pour réclamer des évolutions dans le système de formation initiale ou dans celui des indemnités chômage. Voilà pourtant un nombre dont on ne sait ni à quoi il correspond, ni quand il a été observé, ni tout simplement d’où il sort.

On sait qu’il existe à des moments donnés, des tensions sur tel ou tel segment du marché du travail : c’est ainsi qu’il y a une dizaine d’années, les hôpitaux ont eu le plus grand mal à recruter les infirmières dont ils avaient besoin, au point qu’on a été en chercher en Espagne. Aujourd’hui, certains hôpitaux peinent à recruter des médecins, en particulier dans certaines spécialités. Le problème se pose de manière plus ou moins aigue dans d’autres métiers de la santé.

On remarquera dans le cas des médecins qu’une des raisons de la persistance du problème dans la durée est la longueur de la formation nécessaire pour devenir médecin : 8 ou 11 ans, selon qu’il s’agit d’un généraliste ou d’un spécialiste. La question se posera évidemment très différemment si on cherche un maçon ou un soudeur, même spécialisé.

Puisqu’il existe des tensions sur certains métiers, l’idée qu’il y ait des offres d’emploi non pourvues repose bien sur une réalité. Mais, dans le débat médiatique ou politique, ces offres d’emploi sont entendues par le citoyen comme le fait qu’il y a autant d’emplois durables qui ne sont pas pourvus, et ceux qui mettent l’idée en avant se gardent bien de dire le contraire (d’autant plus que la plupart du temps, ils ne se sont évidemment même pas posé la question).

Qu’est-ce qu’une offre non pourvue ? Une offre déposée courant janvier pour un démarrage en février qui ne trouve preneur qu’en mars est-elle à considérer comme une offre non pourvue, ce qu’elle a été effectivement pendant tout le mois de février ? Si je la compte comme telle et que je trouve sur l‘ensemble de l’année 500 000 offres non pourvues, cela ne correspond peut être qu’à 42 000 emplois non pourvus sur 12 mois !

Et comment compter un CDD de quinze jours qui ne trouve pas preneur ? On sait que la majorité des offres sont à durée déterminée, et souvent de courte voire de très courte durée. Comment ces offres s’intègrent elles dans les fameux 500 000 ?

Comment considérer une offre d’emploi à un salaire donné qui ne trouve pas preneur à ce salaire, car l’employeur s’est mis en dessous du niveau du marché ? Et comment traiter le cas de l’employeur qui, ne trouvant pas le mouton à 5 pattes qu’il cherchait, finit par se rabattre sur un profil plus courant, quitte à revoir un peu son organisation cible?

On l’a compris, mesurer les tensions sur le marché du travail et les offres non satisfaites pose des problèmes méthodologiques redoutables. Pour les traiter, il faudrait avoir réellement envie de comprendre ce qui se passe et ne pas être uniquement motivé par un objectif polémique.

Il est donc plus facile de reproduire un nombre qui a été bricolé un jour à partir de quelques données et d’une très grosse dose de doigt mouillé, et surtout de ne pas se demander si la situation n’a pas changé avec la conjoncture économique, les tensions n’étant certainement pas les mêmes aujourd’hui qu’il y a deux, cinq ou dix ans.

A voir le nombre d’embauches prévues par les entrepreneurs, telles qu’elles ressortent des enquêtes de pôle emploi (enquête BMO pour besoin de main d’œuvre), soit 1 739 300 projets d’embauches en 2015 (dont 42.1% en CDD de moins de 6 mois), on ne peut que conclure que le nombre de 500 000 emplois non pourvus est très largement sur estimé. Si d’un coup de baguette magique on pouvait avoir tous les profils disponibles sur le marché du travail, il n’y aurait pas 500 000 emplois supplémentaires pourvus en France. Et on comprend que pour qu’il n’y ait aucun emploi non pourvu, il faut qu’il y ait véritablement sur abondance de chômeurs.

L’un des problèmes réels qu’on peut identifier à travers la notion d’emploi non pourvu, c’est l’inadéquation entre l’offre et la demande : il y a des filières dans lesquelles les employeurs ont le plus grand mal à trouver des candidats, et d’autres dans lesquelles il y a sur abondance de chômeurs. Le système de formation initiale et permanente (ce dernier n’étant pas le point fort de notre pays) doit évoluer constamment car les besoins changent. Entre 1992 et 1998, la crise dans le secteur du logement s’est traduite par un quasi arrêt des embauches. Quand le secteur est reparti, la filière de formation s’était forcément détériorée et des professionnels s’étaient reconvertis !

Les employeurs qui ont du mal à trouver de la main d’œuvre peuvent aussi s’interroger sur les conditions qu’ils offrent, que ce soit en terme de contenu et de conditions de travail et de rémunérations mais aussi en termes de parcours qualifiant. Après trois ou quatre décennies de chômage massifs, les employeurs ont pris l’habitude d’être exigeants et de sur qualifier l’embauche.

Le nombre de recrutements anticipés comme difficiles par cette même enquête BMO (32.1%) se compte bien en centaines de milliers : améliorer les processus de mise en adéquation de l’offre et de la demande de travail est aussi un souci légitime. On notera que ce taux de 32.1 % est le plus faible enregistré depuis que l’enquête existe : il était de 51.1% en 2008, juste avant la crise. Une autre raison pour penser que le chiffre de 500 000 emplois non pourvus donne une vision très exagérée de la réalité.

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Bigben 09/03/2016 14:10

Bonjour,

ce commentaire n'a rien à voir avec ce post de votre blog.
J'ai vu des publications différentes entre votre blog sur over-blog et celui sur typepad.
De plus, de nombreux liens pointent sur etatdeslieuxFrance.
Pouvez-vous nous dire ce qu'il se passe ?
Participez-vous à ce site (Que, j'avoue, je ne connaissais pas mais dont la démarche fait rêver) ?
Merci d'avance
Bigben

Verel 09/03/2016 19:57

Bonjour

J'ai en effet lancé ce site il ya quelques mois et je pointe dessus les articles de Verel qui correspondent à sa logique

Mon objectif est d'y faire participer d'autres personnes, ce qui est en train de venir tout doucement

Corto 06/03/2016 08:26

Merci pour votre retour, même si fautes d'exploitation de votre source, on reste un peu sur sa fin.

Le rapport "éclairage et synthèse" téléchargeable grâce à votre lien mentionne par exemple :

"Cependant, parmi les entreprises qui ont fait face à des difficultés en 2014, seulement 28,8% ont dû effectivement abandonner des recrutements. Cela constitue 277 300 abandons en 2014. Ces résultats sont proches de ceux obtenus dans l’enquête réalisée en 2013 par Pôle emploi sur les offres difficiles à satisfaire. Parmi les établissements ayant déposé une offre à Pôle emploi, dans un cas sur cinq l’employeur affirme avoir abandonné un projet de recrutement. Cependant, l’abandon de recrutement est davantage lié à la disparition du besoin qu’au manque de candidats."

Ce qui ne nous donne pas de chiffre, mais laisse penser qu'il est largement inférieur à 500 000, dans ce contexte économique difficile.