Monde Diplomatique

Publié le par verel

Une discussion récente m'a rappelé une analyse que j'avais fait il y a un peu plus d'un an à partir d'un article du Monde Diplomatique qui m'avait particulièrement indigné par sa mauvaise foi sur un sujet pourtant grave et qui méritait mieux.

Je profite de l'existence de ce blog pour le partager à ceux que cela peut intéresser!

Le Monde Diplomatique malade de l’idéologie

 Au début de l'été 2004, l'éditorial du numéro de juillet du Monde Diplomatique a porté sur la violence conjugale

 


Une lecture attentive de cet article d'Ignacio Ramonet fait frémir tant l'auteur accumule la désinformation: affirmation sans fondement reprise sans aucun esprit critique, citation tronquée permettant d'en changer complètement le sens, conclusion en incohérence complète avec les données et explications précédentes, insinuation sans fondement, affirmation en contradiction avec une réalité connue de tous, propositions complètement inadaptées au problème évoqué

Je n'ai pas l'habitude de lire Ignacio Ramonet. Celui ci n'est pas n'importe qui puisqu'il est semble t il rédacteur en chef du Monde Diplomatique et qu'il a même écrit un livre dénonçant la manipulation des médias! Il ferait bien de se critiquer lui même!

Pourquoi tant d'erreurs? Mauvaise foi? Incompétence? Je crois plutôt que notre auteur est complètement aveuglé par sa propre idéologie, au point de ne voir que ce qui correspond à celle ci, et d'écarter tout ce qui irait dans un autre sens
I Ramonet vit dans un monde simple où tout est politique et s'explique par l'influence des méchants patrons américains prônant le libéralisme. Ses lecteurs finissent par croire que tous les ambassadeurs utilisent des domestiques réduits à l'esclavage, que tout est calculé dans l'ombre par des manipulateurs qui utilisent les responsables officiels pour arriver à leurs fins et qu'il suffit de changer le système pour que tout aille mieux Finalement Ramonet raisonne comme Bush: simplement il ne met pas les même acteurs dans l'axe du mal !

 

 

Mes commentaires

 

1)      pour les Européennes de 16 à 44 ans, la première cause d’invalidité et de mortalité avant même les accidents de la route ou le cancer

 

 

Cette phrase n’a pas été inventée par Ramonet, on la trouve sur plusieurs sites, elle est issue d’un rapport de Olga KELTOSAVA au Conseil de l’Europe Cette affirmation parait curieuse car  elle donne une importance aux homicides conjugaux qu’on n’imaginait pas et qui ne concorde pas avec les chiffres cités plus bas dans le texte, soit 600 tuées par an dans l’Europe des 15. Et en effet elle est fausse !

 

D’après une étude de l’INSEE de février  1996, intitulée « mourir avant de vieillir », il est mort, en 1993, 91 femmes sur 100 000 parmi les 25/44 ans et 39 pour 100 000 parmi les 15 24 ans. Cela fait environ 9200 décès pour les françaises de 15 à  44 ans, soit 15 fois plus que les 600 homicides conjugaux européens et surtout plus de 100 fois plus que les 70 à 80 homicides conjugaux français, qui ne concernent pas que des femmes de moins de 44 ans !

 

En clair, les homicides conjugaux représentent moins de 1% des décès de cette classe d’age et ne peuvent donc être la première cause de mortalité

 

L’étude de l’INSEE citée plus haut donne comme causes de décès des femmes de 15 44 ans à égalité les tumeurs et les traumatismes (ces derniers étant la cause principale chez les hommes). Parmi les traumatismes viennent en premier les suicides et les accidents de la route, les homicides conjugaux n’étant même pas cités !. I RAMONET aurait pu se poser des questions en lisant le rapport de KELTOSAVA: celui-ci estime à 50 par an le nombre de décès conjugaux annuels pour toute l’Europe, soit moins que le chiffre pour la seule France ! (Comme quoi on peut faire des rapports « légers » au Conseil de l’Europe !)

 

Il est vrai que les données manquent de cohérence : l’auteur parle dans un premier paragraphe du nombre d’homicides par an et dans un autre du taux d’homicides par million d’habitantes : les chiffres ne concordent pas. Il y aurait environ 100 homicides par an en Espagne et 75 en France : la population Française étant plus importante que l’espagnole, le taux aux millions de femmes devraient être plus faible en France et ce n’est pas ce qui est dit ! De même le pays le plus meurtrier en valeur absolue est de loin l’Allemagne. C’est aussi le plus peuplé mais si on calcule 300 homicides pour 40 000 000 d’allemandes on trouve un taux de 7.5, supérieur à celui cité pour la Norvège censée être en tête.

 

Bien sur, cela s’explique peut être par des critères différents ou une année de référence différente. Le rapport HENRION commence d’ailleurs par expliquer que les données sont difficiles à utiliser  faute de définition commune des périmètres. Et puis pour s’en rendre compte il faut un esprit critique sans à priori…

 

Mais alors pourquoi insister à ce point ? Car tout est fait dans cet article pour faire comprendre que les homicides sont nombreux (on parle de « dimensions hallucinantes »). Et comme la plupart d’entre nous ont peu de références sur les ordres de grandeur, (qui va calculer qu’il meurt en Europe  une femme toute les 30 secondes ?) on fait appel à l’émotion (un tous les jours etc.) et à la répétition.

 

En réalité, les homicides conjugaux sont peu nombreux. En France, deux femmes sur 10 000 en sont victimes. C’est bien sur encore trop, mais c’est très faible par rapport à d’autres causes de mortalité, y compris dans la cause des traumatismes, comme le suicide ou les accidents de la route. A contrario ; même si les chiffres sont mal connus, 1 ou plusieurs femmes sur 10 (soit 1 000 fois plus) sont victimes de violences conjugales et ceci régulièrement pendant des années. Peut être la banale violence quotidienne n’est t’elle pas assez spectaculaire aux yeux de l’auteur, ne lui permet elle pas d’aller dans le sens de ce qu’il a envie de montrer, n’est elle pas assez idéologiquement correcte !

 

 

2)      En France, selon les statistiques, l’agresseur est en majorité un homme bénéficiant par sa fonction professionnelle d’un certain pouvoir.

 

Cette idée est issue du rapport HENRION, qui la reprend d’une étude réalisée en 1998(sans plus de précision). Le problème est que Ramonet ne cite pas tout le rapport. Je le reprends donc ci-dessous :

 

« Par ailleurs, dans une étude réalisée en 1998, un profil des auteurs d'homicide de leur conjointe a pu être précisé : en dehors des cas d'alcoolisme, il s'agit d'hommes psychopathes, ayant une certaine notoriété, bénéficiant par leur fonction d'un certain pouvoir pour lequel le sens de l'autorité est perçu comme une qualité professionnelle de prise de responsabilité. On remarque une proportion très importante de cadres (67 %), de professionnels de santé (25 %), de représentants de l'armée, la police… »

 

La phrase « en dehors des cas d’alcoolisme «  négligée par Ramonet, est pourtant fondamentale : d’après le rapport, 90% des homicides seraient liés à l’alcoolisme…. Les psychopathes, c’est donc 10% des cas …

 

Par ailleurs, les chiffres citées sont curieux : les cadres et les professionnels de la santé représenteraient 67 plus 25 soit 92% du total des tueurs psychopathes. Comme il y a en plus les représentants de l’armée et de la police, il ne reste pratiquement plus rien des autres catégories sociales, ce qui parait malgré tout surprenant ! En admettant que les cadres et les professionnels de la santé représentent 20% de la population active, ils seraient 46 fois plus souvent sujet de meurtre conjugal que les autres actifs !

 

Trois explications envisageables pour cette curiosité :

 

A : en fait c’est une question de définition, seuls les membres de ces catégories ont été considérés comme ayant du pouvoir et donc pouvant être rangés dans cette catégorie. Mais alors quand il s’agit d’un ouvrier, il s’agirait toujours d’un alcoolique ?

 

B : le faible nombre de cas permet d’avoir des résultats  peu représentatifs. Apres tout si l’étude porte sur les homicides d’une année et qu’il y en a 90% liés à l’alcoolisme, les autres cas sont une dizaine ! Les chiffres cités sont compatibles avec cette thèse : 67% c’est 2 sur 3, 25 % c’est 1 sur 4. On peut donc avoir un échantillon très réduit par exemple 12

 

C : en fait il faut lire le paragraphe autrement : parmi les cadres homicides, il y a 67% de psychopathes et seulement 33% d’alcooliques

 

Mon hypothèse serait que c’est l’explication C qui est juste, la B se rajoutant : si il y a 4% de cadres sur 75 homicides, cela en fait 3. Si 2 sont des psychopathes, cela fait 67% mais on ne peut  évidemment en tirer aucune conclusion (comme disent les statisticiens, l’échantillon n’est pas représentatif).

 

 

En réalité il est probable que les homicides se retrouvent dans toutes les couches de la société. Une étude citée par le rapport HENRION montre qu’il n’y a pas de différence sur le pourcentage de femmes battues suivant le niveau scolaire de celles ci. Mais cette étude porte également sur un échantillon trop réduit pour être probante

 

L’exemple des Pays Bas est cité dans plusieurs sites mais jamais avec plus de précision qu’ici. On voit sur l’exemple des psychopathes comment on peut déformer une étude en la reprenant partiellement. Et vu la population des Pays Bas, il y a la bas sans doute moins de 20 homicides conjugaux par an, ce qui ne permet guère de faire des statistiques probantes

 

 

3)      C’est ce système (du patriarcat) qui engendre les violences

 

On serait tenté d’adhérer à cette remarque tant elle correspond aux idées reçues que l’on peut avoir. Pourtant elle ne correspond pas à  … ce qui est dit précédemment dans l’article ! :

 

« Cela prouve que ces violences sont le fléau mondial le mieux partagé, qu’elles existent dans tous les pays, sur tous les continents et dans tous les groupes sociaux, économiques, religieux et culturels »

 

A moins de dire que le patriarcat est un système universel, indépendamment des religions, des cultures, des situations économiques et sociologiques. Doit on alors parler de système ?

 

Mais plus important car plus lié à des faits, cette autre remarque de l’article :

 

« Une autre idée reçue consiste à penser que les violences de genre sont plus fréquentes dans les pays « machistes » du sud de l’Europe que dans les Etats du nord »

 

« des pays dans lesquels, paradoxalement, les droits des femmes sont les mieux respectés, comme la Finlande » ont les taux les plus élevées

 

En fait l’auteur dispose de tous les éléments pour voir que l’explication par le patriarcat est largement insuffisante. Il en cite une partie mais n’en tient aucun compte. Il est vrai que découvrir que les pays qui ont le moins d’homicides conjugaux sont l’Espagne l’Italie et l’Irlande pose question. Le point commun qui vient à l’esprit c’est que ce sont les 3 pays où l’influence de la hiérarchie catholique restait la plus forte il y a dix ou vingt ans….

 

Négliger l’influence de l’alcoolisme est également passer à coté d’un facteur important !

 

 

 

4)      Cette violence atteint, à l’échelle planétaire, un tel degré de virulence qu’il faut désormais la considérer comme une violation majeure

 

 

Qu’il faille lutter contre la violence conjugale est une évidence. Ramonet  sous entend ici que le phénomène s’aggrave. Il ne s’appuie sur rien pour dire cela

 

 

 

5)      Le fait que ces violences se pratiquent au domicile de la victime a toujours été un prétexte pour que les autorités s’en lavent les mains

 

A lire notre auteur, rien n’est fait dans nos pays européens pour lutter contre la violence conjugale.

 

Comme il parle essentiellement d’homicides, une lecture rapide pourrait même faire penser que ceux qui tuent leurs femmes ne sont pas poursuivis par la justice en Europe sous prétexte qu’il s’agit d’une affaire privée. Est il besoin de préciser qu’il n’en est rien ?

 

Mais au-delà, il est bien entendu que la justice condamne les violences conjugales. En France, une loi de 92 reconnaît même le viol conjugal. La seule limite, et bien sûr elle est de taille, c’est que la justice ne peut rien faire si la victime ne porte pas plainte. Peut être Ignacio Ramonet voudrait il supprimer cette limite ? Cela éclairerait singulièrement son idée du fait que tout est politique et de l’absence de sphère privée. Mais après tout, il ne s’agit là que d’un des éléments de base du totalitarisme.

 

 

6)      C’est ce système qui engendre les violences. Et qu’il faut liquider par des lois appropriées

 

Croire qu’il suffirait  de lois appropriées pour supprimer la logique patriarcale et les violences conjugales est faire preuve de beaucoup d’aveuglement et de naïveté !

 

Pour reprendre l’exemple cité par l’article, qu’elle loi aurait elle empêché B CANTAT de tuer Marie Trintignant, aurait elle empêché cet été Marc CEDILLON, capitaine de l’équipe de France de rugby, de tuer sa femme d’un coup de fusil, avec plus de 2.5 g d’alcool par litre dans le sang ? I Romanet  pense t’il vraiment que dans le régime idéal qu’il rêve d’instaurer la fin de l’oppression capitaliste fera que les gens n’abuseront pas de l’alcool ? Ou pense t’il à une loi pour interdire la vente d’alcool ? On a vu pendant la Prohibition aux USA ou dans la Russie soviétique ce que cela a pu donner !

 

 

 

En réalité la lutte contre la violence conjugale s’appuie sur des actions de fond. Par exemple, le fait de former les policiers (et de mettre des policières) pour recueillir les plaintes des femmes battues. Ou de diffuser un numéro vert. Ou d’ouvrir un foyer d’accueil pour les femmes

 

Il se trouve que j’ai pu connaître de deux cas de femmes battues dans mon voisinage

 

Dans le premier cas, le mari avait une faiblesse avec l’alcool et la femme n’ayant pu obtenir qu’il se soigne l’a mis dehors et a divorcé

 

Dans le deuxième cas, c’est la belle mère qui battait sa bru et poussait son fils à en faire autant. Les voisines et amies ont poussé la femme à se défendre ce qu’elle a fini par faire après avoir consulté ses parents (étrangers). Un soir où elle avait été battue, elle s’est réfugié chez sa voisine, a appelé la police et est rentré chez elle pour retrouver ses enfants. Elle a   été accueillie dans un foyer avec ses 4 enfants, on l’a aidé à trouver un emploi, à divorcer, à trouver un appartement etc.

 

Le problème à chaque fois est que la société n’agit que quand la femme se décide à dire non et à obtenir une protection extérieure. Mais c’est seulement à cette condition qu’elle peut repartir sur de nouvelles bases

 

 

7)      pourquoi ne pas commencer tout de suite par instituer, comme des organisations féministes le réclament, un tribunal international permanent sur les violences faites aux femmes

 

Encore une proposition particulièrement idéologique et inadaptée au problème !  Constate t’on aujourd’hui que les tribunaux font preuve d’une indulgence coupable envers les maris violents ? I Ramonet n’en apporte pas le moindre élément de preuve.

 

En fait ce n’est bien sur pas au niveau international qu’il faut agir (au moins au niveau de l’Europe qui est le seul évoqué longuement dans l’article) mais bien sur dans un niveau de proximité, y compris dans l’éducation ( beaucoup de pères violents ont eux même été battus)

 

 

Conclusion

 

 

La lutte contre la violence conjugale n’aura rien gagné à cet article. Ce n’était peut être pas l’objectif. Moi j’y aurai gagné une conviction : on ne peux absolument pas faire confiance dans ce qui est affirmé par le Monde Diplomatique, malade de son idéologie.

 

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cultilandes 22/12/2005 14:11

Etant agriculteur, adhérent à la FNSEA  mais critique (je suis plutôt libéral), j'ai été attiré, il y a 3 ou 4 ans, par un petit pavé publicitaire, dans un hebdo agricole, du Monde Diplomatique pour un article supposé dénoncer l'emprise de Mr Luc Guyau (alors président de la FNSEA)  et de ses amis sur l'agriculture de la Vendée.
J'ai acheté ce "brûlot". Je n'y ai rien appris. Sur 2 pages, hors le bla-bla idéologique, aucune révélation sérieuse, rien sur le fonds! Les autres articles à l'avenant, que du bla-bla.
Ensuite j'ai eu l'occasion d'entendre les mêmes litanies, la même propagande régulièrement sur France Inter dans l'émission inamovible de Daniel Mermet...  N'étant pas masochiste, j'ai changé de station.