Bavure

Publié le par verel

Arrêt sur Images revenait ce dimanche sur les émeutes dans les banlieues et s’interrogeait sur le rôle des médias et l’influence de la présence des caméras sur les événements.

 

Une journaliste allemande était présente sur le plateau : elle avait assisté à l’arrestation de deux jeunes et son caméraman avait filmé un policier giflant l’un des deux jeunes. A S I repassait la scène et interrogeait la journaliste.

 

 

Trois protagonistes essentiellement : la journaliste, les deux jeunes et en particulier celui qui est frappé, des policiers et en particulier celui qui frappe.

 

Et ce qu’on retire de cette scène et des explications données, c’est une formidable incompréhension entre ces protagonistes.

 

 

La journaliste allemande d’abord : c’est la seule dont on a les commentaires puisqu’elle est présente sur le plateau. Elle a une cinquantaine d’années, elle parle français avec un accent, mais apparemment elle maîtrise bien la langue.

 

Comme tout le monde elle a ses stéréotypes, nés de son histoire, de ses rencontres, des événements qui l’ont touché. Et elle nous dit essentiellement deux choses assez éclairantes.

 

La première c’est qu’elle a suivi ces jeunes et les policiers, d’abord parce qu’elle était là pour ça, filmer ce qui se passait, mais aussi (et elle le dit plusieurs fois), pour protéger les jeunes arrêtés d’éventuelles bavures.  Pourquoi pense t’elle qu’il y a un risque ?

 

Ce qu’on voit, comme elle au début, ne donne pourtant pas le sentiment d’une grande tension. Les deux jeunes arrêtés marchent vers le fourgon avec chacun un policier à ses cotés. Ils ont l’air assez tranquilles.

 

D’autre part, il n’y a pas eu jusqu’à présent de signalement de violences policières particulières. C’est donc peut être son expérience qui parle : elle sait, sans doute pour l’avoir vu ailleurs, que cela peut arriver.

 

La deuxième chose qu’elle va nous dire, c’est sa réaction après la gifle, quand un (ou des ?) policier lui dit « nous on aime les allemands ». Et là elle est furieuse. Elle quitte la scène parce qu’elle a pris conscience que sa présence risquait d’envenimer les choses, mais elle est furieuse de cette parole, et cela se sent encore sur le plateau où elle la rapporte. Daniel Schneidermann lui demande pourquoi. Et sa réponse étonne : dans la bouche du policier, elle a compris allemands= ordre. L’animateur d’ASI n’y avait manifestement pas pensé. Et la plupart des téléspectateurs sans doute non plus.

 

On a maintenant des éléments de décryptage des réactions de la journaliste allemande. Elle fait partie de cette génération d’Allemands nés après la guerre qui, arrivés à l’âge adulte et comprenant le passé nazi de leur pays, se sont demandés comment leurs propres parents avaient pu faire ou accepter tout cela. Et elle a vécu la période sombre des années 70, celle de la bande à Baader. Elle a gardé de sa jeunesse et du rapport au passé de son pays, une méfiance instinctive de ce qui incarne la force répressive de l’Etat. Et elle l’exprime sur le plateau par ces deux remarques sur son souhait de protéger les jeunes et sa réaction aux paroles policières. Bien sûr, en vieillissant elle a pris du recul, ce qu’elle dit par ailleurs le montre, mais dans les moments de tension, les convictions profondes sont ressorties.

 

 

Le jeune émeutier (ou faut il dire fauteur de troubles comme le suggérait la remarquable journaliste russe la semaine dernière ?) maintenant. On n’a pas beaucoup d’éléments pour savoir ce qu’il a pensé, pour analyser ses motivations profondes. On ne peut donc qu’essayer d’imaginer, en partant de ce qu’on a vu et entendu.

 

Au début, il paraît calme, comme son camarade. Puis il s’aperçoit qu’il est filmé. Et il se met à s’agiter de plus en plus. A crier. Pourquoi ? Parce qu’il veut prendre à témoin les médias de ce qui lui arrive, parce qu’il a enfin quelqu’un qui peut le protéger et à qui il peut dénoncer ce qui s’est passé avant ? C’est peu probable d’après la suite des événements.

 

Ou parce que devant les médias, il doit jouer un rôle, monter à ceux qui le verront qu’il est un vrai caïd, pas un de ceux qui se laissent arrêter sans rien dire. Peut être !

 

Ou bien, comme ce sera dit sur le plateau d’ASI, a t’ il honte de s’être fait ou laissé prendre. Et qu’il ne veut pas être filmé. C’est ce que semblera comprendre ensuite l’équipe allemande quand elle cessera les prises de vues.

 

On ne comprend pas ce qu’il dit. Mais on découvre à ce que dit le policier que c’est en fait  la journaliste que le jeune « fauteur de troubles » insulte. On entend distinctement le policier, au moment de donner la gifle, dire quelque chose comme « on ne parle pas comme cela à une dame ».

 

On imagine que ce jeune ne fait pas de différence entre ces policiers et ces journalistes. Pour eux, ils représentent le monde extérieur à sa cité, ce monde qui l’exclut et qui en plus vient envahir son territoire. Alors il crache sa haine et sa détresse (rayer la mention jugée inutile !).

 

 

Le policier enfin. Comme ce sera également dit sur ASI, il a peut être derrière lui de longues nuits fatigantes à se faire caillasser et insulter. Et il craque. Ce n’est pas une excuse dit la journaliste allemande, ils sont formés pour garder leur sang froid. Elle a raison. Mais pourquoi a t’il craqué à ce moment là et pas à un autre ?

 

On peut aussi essayer d’imaginer. C’est l’insulte à la dame qu’il n’a semble t’il  pas supporté. Alors qu’il en a entendu bien d’autres. Mais il était habitué. Là non. Et que met il derrière le mot « dame »? Peut être une personne d’un rang plus élevé que le sien. Mais plus probablement, s’il est jeune, c’est l’image de sa mère ou d’une personne de la génération de celle-ci qu’il a vu. Et il a réagi comme peut le faire un père de famille énervé à l’enfant qui insulte sa mère. Il a giflé. Il a eu tort bien sûr.

 

Et pourquoi son collègue a-t-il dit qu’il aimait les allemands ? Peut être comme le pense la journaliste parce qu’ils symbolisent l’ordre. Mais c’est peu probable. S’il est lui aussi un jeune, il ne fait pas l’égalité allemand = ordre. Il a grandi dans une époque où l’Allemagne est un monde paisible, notre allié le plus fidèle, celui avec qui on est en train de construire l’Europe. Et peut être même a t’il rencontré des jeunes allemands lors d’un voyage de classe.

 

Quand il dit qu’il aime les allemands, peut être pense t’il qu’à contrario ces jeunes d’origine maghrébine ou africaine n’ont rien à faire chez nous. Peut être. Ou peut être pas.

 

En réalité, pour ces deux policiers, la journaliste est normalement une alliée. Elle représente la société qu’ils se sont engagés à défendre, pour laquelle ils viennent de passer quelques soirées difficiles.

 

 

Et c’est là toute l’ironie de l’histoire : spontanément la journaliste s’est sentie solidaire des émeutiers contre les policiers. Tout aussi spontanément les émeutiers et les policiers ont fait l’analyse inverse.

 

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Jacques Heurtault 04/12/2005 14:18

Je vois les choses d'une façon beaucoup plus simple : la journaliste est sortie de son rôle de journaliste pour adopter celui d'une militante favorable aux émeutiers.
Ils sont légion à avoir choisi la profession de journaliste non pour informer mais pour faire passer leur idées.
Au nom de quel principe démocratique ces gens (les journalistes) auraient le droit de disposer de ce formidable outil que sont les médias pour faire valoir leur point de vue particulier?
Et moi? Que me reste-t-il, pour faire valoir mon point de vue?