Reclassement

Publié le par verel

Une fois n'est pas coutume, je publie aujourd'hui le texte d'une amie.

 

J’ai 36 ans, consultante en reclassement depuis 5 ans. Si vous lisez la presse régulièrement depuis 2-3 ans vous me reconnaîtrez facilement dans la description suivante :

 

Je suis  coincée, dépourvue de culture sociale et moins encore ouvrière, je parle une langue inepte, bourrée de concepts abstraits, totalement inadaptée aux « vrais gens » qui vous sont chers. Dans le meilleur des cas, je fais preuve de bonne volonté et d’un esprit missionnaire très  XIX° siècle, je tente quelques bonnes actions, mais je suis quand même un peu conne et laborieuse. En plus je ne me rends pas compte que le soir, je rentre chez moi tranquillement alors que tous les gens que j’ai vus toute la journée restent avec leur malheur que je n’ai pas soulagé d’une once.

 

Dans le pire des cas, je suis un corbeau sans scrupules qui arrive en bande sur des sites industriels dévastés par des semaines de grève, avec pour tout bagage un paper board, un ordinateur portable, un beau tailleur et une batterie de contrats précaires et de reconversions fantaisistes dans mon attaché-case (qui, lui, a coûté au moins 3 smics).

 

J’avais oublié, bien sûr, que  payée par celui qui licencie, je suis à sa botte, prête à toutes les avanies qu’il lui siéra de décider pour le débarrasser le plus rapidement possible d’un nombre X de personnes « sans solution » bien gênantes devant son conseil d’administration.

 

Comme j’ai la prétention de me tenir informée malgré tout ça, et que 3 générations d’enseignants m’ont précédée dans ma famille (ils sont presque tous morts avant que je choisisse ce métier rassurez-vous), je lis Télérama et Libération où je me vois régulièrement mentionnée, où mon travail est décrypté mais où l’on m’interviewe peu eu égard à (je cite) « l’inanité » de mes pratiques.

 

Ce soir en rentrant, dans le métro (et non, raté, pas en  BMW) je lis un article sur le réalisateur  d’une fiction à partir de l’affaire Cellatex. La cellule de reclassement y est conspuée avec vigueur, et là, moi, j’ai envie de vous parler de mon métier, de mes journées, et d’envisager avec vous l’idée que peut-être, je dis bien peut-être, l’image que vous donnez de moi est parcellaire et allez, je me lance, que vous manquez parfois d’objectivité.

 

Depuis 5 ans j’ai accompagné des centaines de personnes et, non, je ne les ai pas toutes reclassées. Pour la simple et bonne raison que mon métier, ce n’est pas de coller quelqu’un dans un poste au plus vite pour faire du chiffre, mais d’être un support pour que lui, se reclasse.

 

Je ne me reconnais pas, ni ne reconnais la majorité de mes collègues dans cette caricature. Je connais la valeur du travail, les situations sociales catastrophiques que sa perte engendre, je connais les efforts qu’il faut pour une ouvrière de 53 ans avec 35 ans d’ancienneté pour retrouver un emploi, je connais même ceux que vous évoquez rarement et qui sont nécessaires à un jeune cadre dirigeant de 30 ans pour faire le même chemin. Je connais ceux qui arrivent à la cellule de reclassement à 9 H pétantes en costard, et qui n’en repartiront qu’à 18h parce qu’ils n’ont toujours pas dit à leur femme qu’ils avaient perdu leur job (oui, ce sont des hommes le plus souvent). Je connais les larmes de colère le jour où l’usine ferme, celles de rage après un 4ème entretien de recrutement infructueux, celles de découragement quand vient l’heure de s’inscrire aux assedic. Et ce n’est pas parce que je ne les vis pas que je m’en tape.

 

Mon boulot à moi, c’est de rendre à quelqu’un qui n’a rien choisi de ce qui lui arrive l’autonomie de choisir la suite. Je ne suis pas son assistante sociale, ni son professeur, ni son gourou et encore moins son psy. Je suis tout à tour celle qui l’écoute, le conseille, le contredit, l’encourage, lui fournit les codes et les outils d’un monde inconnu pour la plupart de ceux qui l’analysent : celui des « demandeurs » d’emploi (rien que le choix de ce titre pour ce statut mériterait débat).

 

 

Mon travail existe par une hypocrisie surréaliste d’un système qui veut de plus en plus assouplir la possibilité de licencier, tout en imposant un « principe de réparation ». C’est une schizophrénie que j’assume.

 

 

Pour autant, je fais ce métier, et je pense que je le fais bien, et j’ai aussi la prétention de penser que je suis loin d’être la seule et qu’il me plairait, parfois, de lire dans vos articles non pas que je suis essentielle, parce que je ne le crois pas, mais simplement, juste parfois, que je suis professionnelle, efficace et, rêvons un peu, utile.

 

 

 

Publié dans Organisation de l'Etat

Commenter cet article

christophe blazquez 03/01/2006 15:31

Merci Verel pour tes encouragements  !  :-)Plutôt contraire à ce que l'on peut lire dans la presse actuellement !Christophe

Verel 04/12/2005 16:04

Je précise que je trouve le métier fait par cette amie extrèmement utile socialement.
Et je sais que c'est un métier qui demande beaucoup d'attention et de respect des autres ainsi que beaucoup d'énergie: c'est de l'admiration que j'ai pour les personnes qui le font bien (la plupart)