Statistiques 2

Publié le par verel

Le Monde n’est pas le seul journal a avoir une conception particulière de l’utilisation des statistiques. Une discussion avec un internaute m’a fait découvrir, dans le numéro de janvier d’Alternatives Economiques, des propos surprenant sur les chômages français et anglais. L’article explique en effet que :

 

«Ce sont moins les vertus de la flexibilité britannique que la diminution de la population active qui explique que le chômage outre-Manche a reculé d'un million de personnes entre 1991 et 2004 (voir graphique). Sur la même période, la population active augmentait en revanche de 2,5 millions de personnes en France et l'emploi de 2 millions de postes seulement, quatre fois plus cependant qu'au Royaume-Uni). » 

 

A la lecture de cette phrase, on comprend que le rythme de créations d’emplois est beaucoup plus fort en France depuis 13 ans qu’au Royaume Uni et que c’est sa démographie qui explique les bons résultats affichés par le Royaume Uni.

 

La première réaction est de s’étonner de cette affirmation, la deuxième de se méfier du concept de « population active » et d’aller vérifier sur Eurostats que le taux d’activité britannique des 15/64 ans est bien supérieur à celui des français.

 

La troisième réaction est de penser qu’Alternatives économiques est à priori un journal sérieux et donc d’essayer de comprendre.

 

D’abord, évidemment, vérifier les chiffres en allant sur Eurostats. Là, problème, les statistiques ne commencent qu’en 1993 ! On s’aperçoit alors qu’il y a dans l’article d’Alternatives Economiques une petite note en bas de page qui signale que prendre les chiffres à partir de 1993 « augmenterait beaucoup les performances apparentes du Royaume Uni en matière de création d’emplois ».

 

Cela attire l’attention sur les graphiques publiés sur la page voisine, graphiques qui montrent une forte chute de la population active et du nombre d’emplois au Royaume Uni entre 1991 et 1993. Depuis les courbes françaises et anglaises sont apparemment parallèles.

 

Dit autrement, Alternatives a pris comme année de référence, non pas celle de 1993 (la plus logique car elle garantit le fait que les statistiques soient élaborées selon des méthodes identiques dans tous les pays) mais celle de 1991 car c’est celle qui permettait d’avoir le résultat le plus satisfaisant pour sa démonstration. C’est ce que j’appellerai au minimum un usage tendancieux des statistiques

 

Le passage sur le Royaume Uni se situe au sein d’un chapitre intitulé démographie, qui entend expliquer les bons résultats du chômage par la démographie et le papy boom. L’auteur remet en cause les idées des économistes « persuadés que toute personne en plus qui arrive sur le marché du travail doit se traduire par un emploi supplémentaire ». Au-delà des démonstrations convaincantes sur le sujet, l’exemple de l’Allemagne est là pour montrer qu’une démographie « favorable » au sens de l’auteur, ne garantit absolument pas le plein emploi.

 

L’auteur essaie de montrer qu’une plus faible hausse de la population facilite la lutte contre le chômage. Son exemple est bien mal pris puisque la comparaison entre les populations en âge de travailler (c a d les 15/64 ans), en milliers sont, d’après les données d’Eurostats

 

Pour la France :            37 705 en 1993 et 39 425 en 2004

 

Pour le Royaume Uni : 37 773 en 1993 et 39 502 en 2004

 

L’évolution des deux pays est identique à 9 milliers de personnes près !

 

Pour démontrer une idée contestable, l’auteur (qui n’ose pas signer de son nom, on le comprend !) fait une confusion entre « population en âge de travailler » et « population active ». La notion de population active est sujette à variation : on sait que toute choses égales par ailleurs, elle diminue et augmente avec l’emploi. En période de tension sur l’emploi, des personnes précédemment découragées de chercher du travail (et donc décomptées de la population active) reviennent sur le marché de l’emploi. Par contre, la notion de population en âge de travailler ne se prête guère aux manipulations statistiques

 

Dans un prochain article, je reviendrais sur l’évolution de l’emploi au Royaume Uni

 

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verel 09/02/2006 08:24

J'avais commencé cette note en partant de la présentation sur 91/04 des résultats du Royaume uni et c'est incidemment que je me suis interessé à la "démonstration" de l'auteur sur le lien entre démographie et emploi. Mais plus je relis l'article incriminé, plus je découvre que cette démonstration ne tient pas debout!
Pour démontrer que, contrairement à ce que disent la plupart des économistes, il n'y a pas un lien entre démographie (population en âge de travailler) et emploi, mais bien entre démographie et chômage, l'auteur est allé chercher un exemple qui aurait dû lui montrer le contraire: il déclare que sur la période qu'il choisit le chômage diminue "parce que la population active diminue" En réalité il n'y a pas eu au Royaume Uni une faible démographiee qui a entraîné une diminution du chômage, mais une diminution de l'emploi, qui a entraîné une diminution de la population active! Et cela lui permet de titrer "la France handicapée par son dynamisme démographique". alors que le dynamisme démographique est le même dans les deux pays!

Laurent GUERBY 08/02/2006 23:59

Le chomage a toujours été une mesure très dépendante d'aspects socio-politico-culturels, les classiques : activité des femmes, le temps partiel, les pré-retraites, les exemptés statistiques de comptage car malades,le travail au noir,  etc ...Sans parler de biais statistiques troublants, aux USA par exemple, lire le PDL cité par Dean Baker du CEPR dans cet article : http://maxspeak.org/mt/archives/001964.htmlJ'avoue m'interroger sur la préférence envers des mesures et indicateurs qui sont au final bien subjectifs comme le chomage, le PIB, la dette des états et l'inflation ... (sans parler de leur niveau stratosphérique d'aggrégation).Il est vrai que la mesure n'est pas simple : http://www.blogginwallstreet.com/2006/01/dark-matter.htmlReste à trouver mieux :).

François Brutsch 08/02/2006 19:56

Je me réjouis de lire la suite! Au Royaume-Uni il y a une polémique sur l'augmentation du nombre des personnes bénéficiant de prestations d'invalidité qui accentuerait artificiellement l'image favorable des statistiques en matière d'emploi; est-elle plus ou moins élevées que ce qui s'observe dans les autres pays et peut aussi s'expliquer par des évolutions sociologico-culturelles? Cela dit, comme le gouvernement Blair a aussi une politique active de remettre les invalides au travail, j'en déduis que ce n'est probablement pas une manipulation cynique des chiffres.

Laurent GUERBY 08/02/2006 07:46

Il me semble que la note de bas de page de l'article (que je n'ai pas lu - et vu vos commentaires je vais éviter :) a aussi des aspects positifs- c'est (trop) rare qu'un auteur mentionne quoique soit sur le choix d'une date initiale de graphique- ici l'auteur mets en exergue une information qui fait de 1993 un point de départ douteux pour ce genre d'étude en général et ne se cache pas de choisir à son avantage1991 a l'air aussi douteux, la figure 1 page 23 dehttp://cep.lse.ac.uk/pubs/download/dp0600.pdf semble montrer qu'il y a un gros creux est en 89-90 (l'article est interessant au passage).

Authueil 07/02/2006 12:23

Faire confiance à un magazine ou un journal français... Cela fait bien longtemps que j'ai arrêté. Parfois, les meilleures analyses sont dans la presse étrangère. Au moins, ils ne sont pas de connivences comme c'est le cas en France, avec des liens consanguins entre politique et journalisme, avec des longévités stupéfiantes.

brigetoun 07/02/2006 00:16

et moi qui dans mon ignorance faisait confiance à Alternatives Economiques pour m'éclairer