Partir

Publié le par verel

Cette semaine, un ami a encore évoqué devant moi l’idée de quitter la France si rien ne change. Jusqu’à l’année dernière, l’idée d’aller voir s’installer dans d’autres pays, non pour le goût de la découverte ou de l’aventure mais par sentiment qu’il n’est pas possible de se réaliser dans notre pays, faisait partie d’idées que je lisais dans les journaux, en particulier à propos de l’Angleterre. Mais jamais de mon entourage, de personne que je connaissais. Et voilà que depuis une petite année, cette idée est évoquée autour de moi par tel ou tel, plus ou moins sérieusement bien sûr, mais quand même…

 

J’ai signalé ici ces collègues s’interrogeant sur la nécessité peut être un jour pour leurs enfants de quitter un pays où leurs communautés respectives s’affrontent. Depuis, j’ai vu à la télévision le tenancier d’un kiosque à journaux sur le boulevard St Michel, dévasté par les casseurs un soir de manifestation anti CPE évoquer la même idée. Et entendu des amis ayant l’impression que notre pays va vers la catastrophe et / ou que notre société est bloquée. Il se développe la tentation d’un partir / fuir à coté du partir / découvrir que l’on connaissait jusque là.

 

Je ne sais pas bien ce qu’on peut penser de tour cela. Il y a bien sûr un coté inquiétant, où l’on retrouve le reflet d’un pays qui ne va pas bien, mais au-delà ? Cette idée me fait penser à un sujet assez différent, celui de la mobilité professionnelle.

 

Les comparaisons internationales montrent que la mobilité professionnelle, géographique ou fonctionnelle, est relativement faible chez nous. Il y aurait donc à la fois des personnes étouffant dans un système trop bloqué et d’autres craignant de bouger, cherchant le maximum de protection, de sécurité.

 

Evidemment, sur 60 millions d’habitants, les deux types de populations peuvent coexister. Après tout, chacun sait que notre droit du travail est vraiment à plusieurs vitesses et crée des situations extrêmement diverses. Le droit du travail n’est d’ailleurs peut être que le reflet de réalités économiques contrastées Le rapport du CERC sur la sécurité de l’emploi publié en février 2005 souligne que l’instabilité de l’emploi (c'est-à-dire la proportion de salariés d’une entreprise sortant de celle-ci dans l’année), en augmentation régulière depuis 20 ans, est très diverse selon les secteurs : la moyenne de près de 40% recouvre un taux de 20% environ dans l’industrie et un taux supérieur à 100% dans la restauration, du fait de la fréquence de la saisonnalité. Ces taux élevés portent évidemment en premier lieu sur les CDD, même s’il existe aussi des démissions (leur nombre avait fortement augmenté en 2000 /2001) Une grande entreprise comme Total connaît un turn-over de ses salariés en CDI de moins de 0.5% (hors départs en retraite) et les constructeurs automobiles ou les assurances doivent être dans des situations voisines…

 

Mais il ne s’agit pas forcément de personnes différentes. Un de mes amis, la cinquantaine, ingénieur chimiste, me confiait qu’il préférait aujourd’hui s’accrocher à son entreprise pour assurer sa sécurité d’emploi. Il est vrai que quand on connaît le très faible niveau de recrutement de « seniors » par les entreprises, on le comprend. Mais le même vient de passer deux ans en Chine sur un projet pour son entreprise et était parti 6ans aux USA il y a une quinzaine d’années, avec femme et enfants.

 

Sans doute notre système nous pousse t’il à nous replier sur ce que nous avons, à nous accrocher à l’existant. Nous ne sommes pas mûrs pour les réformes ! Et celui qui voudra les mener devra savoir montrer que l’avenir qu’elles préparent sera plus favorable que ce que nous connaissons, et que cela vaut le coup de se lancer !

 

Cela me rappelle deux souvenirs miniers.

 

Le premier m’a été raconté, et date sans doute de la première moitié du 20ème siècle. A l’époque, le charbon était transporté dans des berlines d’une capacité de 600 litres, poussées à la main sur des rails par de jeunes mineurs. Un système permettait de basculer le charbon dans des descenderies à 45°. Parfois, la berline partait dans la descenderie. Le réflexe du mineur était de la retenir, ce qui était bien sûr impossible (imaginez le poids de la berline en fonte vide et celui de 600 litres de charbon, et à 45°…). Il était alors entraîné dans la descenderie avec la berline. La seule solution pour éviter une grave blessure voire la mort était alors de lâcher la berline. Or personne ne le faisait, le réflexe était au contraire de courir avec et de s’y accrocher.

 

Je me dis parfois que nous sommes comme ces mineurs, nous nous accrochons à un système qui nous entraîne vers le pire, mais nous n’arrivons pas à lâcher.

 

Le second se rapporte à la visite que des syndicalistes mineurs russes du Dombass avaient fait chez nous en 1982 ou 1983, à la demande des responsables de la CGT des mineurs qui voulaient montrer qu’on pouvait continuer à exploiter notre bassin, même avec des veines de charbon de faible épaisseur. Je les avais rencontrés car je représentais la CFDT dans la même commission régionale d’évaluation des ressources charbonnières. Lors de leur visite au fond, ces russes avaient raconté deux choses. D’abord, que leur gisement s’épuisait aussi, et qu’ils auraient bien voulu  faire déménager les mineurs vers la Sibérie aux immenses réserves mais qu’ils n’y arrivaient pas.

 

Et puis, à la question de savoir ce qu’ils faisaient pour lutter contre la silicose, ils avaient répondu qu’ils avaient créé des sanatoriums. C'est-à-dire qu’ils acceptaient de subir cette maladie dramatique, quand le bassin du Nord avait pris des mesures importantes dès 1954 puis en 1962, permettant une diminution radicale de la prévalence de la maladie.

 

On comprend qu’ils aient su suivre l’évolution économique des trente glorieuses qui consistait simplement à faire plus et plus gros, mais qu’ils ont été incapables de suivre la révolution du toyotisme, de la variété

 

Ces deux faits montraient en fait qu’ils avaient renoncé à changer, à rechercher de nouvelles manières de fonctionner., Et que ce même renoncement qui pouvait se comprendre derrière le désir de rester au pays, aboutissait à un scandale dans le domaine de la santé. En réalité c’est le même refus de la vie, c'est-à-dire de son essence même qui est le changement.

 

Pour finir sur une note plus drôle : quelques jours après, je croisais au travail un des délégués mineurs CGT (et communiste bon teint). Il me raconta qu’il avait emmené ses hôtes dans un hypermarché de la région. Les russes avaient été ébahis de voir la quantité et la diversité des produits disponibles, et eu du mal à comprendre que ce n’était pas réservé à une quelconque élite. Les français s’étaient fait un malin plaisir de leur expliquer que d’autres hypermarchés semblables existaient à quelques kilomètres de là, et étaient manifestement fiers de la supériorité de leur pays !

 

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