Ségolène et les 35 heures

Publié le par verel

Dans son deuxième chapitre, consacré à l'emploi et au travail, Mme Royal a donc jeté un pavé dans le dogme socialiste en ce qui concerne les 35 heures.

 

Nota : je conseille vivement de lire l'article précédent qui remet les 35 heures dans une perspective historique avant de lire celui ci

Il faut évidemment relativiser cette innovation. D'abord la partie sur les 35 heures ne représente qu?une très faible partie de l?ensemble du chapitre. Ensuite elle est entièrement « pompée » (comme la partie qui l?a suit d'ailleurs sur l?exemple américain) du livre de Philippe Askenazy, "les désordres du travail »

On trouvera par exemple page 52 de ce livre la référence au passage de 10 à 40% des salariés subissant de la flexibilité, page 55 l’exemple de Michelin avec la phrase concernant les cadres qui ont plus de jour et les ouvriers pour le travail du samedi (à noter sur ce dernier point que Le Monde daté du 9 juin publie une enquête sur Michelin et les 35 heures). Seul le nombre d’emplois créés change, Ségolène parlant de 350 000 emplois créés, P Askenazy parlant d’une estimation, à 300 000)

 

Or Philippe Askenazy a publié son livre (qui a eu un certain retentissement à l’époque, suffisant pour que je l’achète !) en avril 2005, et il avait publié un article dans le monde sur l’ARTT et les conditions de travail en 1999, le 5 juillet.

 

Ce qui est en soi un signe intéressant, c’est le fait qu’on aborde chez les socialistes la question de l’ARTT sous l’angle des conditions de travail. On notera à ce sujet que le titre du chapitre de Mme Royal s’intitule « les désordres de l’emploi et du travail »., s’inspirant du titre du livre de Askenazy (chercheur qui ne situe probablement pas dans la mouvance de Mme Royal mais sans doute nettement plus à gauche). La référence est donc celle de la période d’avant 36, où la question du temps de travail était liée à celle des conditions de travail. La droite, en mettant en avant la question de la rémunération (certains salariés souhaitent travailler plus pour être payés plus) se place sur le terrain de l’arbitrage entre les conditions de vie et la rémunération, question que dans mon article précédant j’estimais comme dominante dans les années 36/70

 

L’exemple américain, que Askenazy a le grand mérite d’avoir fait connaître chez nous, montre à mon avis que la situation du marché du travail a, à long terme, un impact direct sur les conditions de travail. En période de plein emploi, comme aux USA, le rapport de forces est favorable aux salariés, qui peuvent donc lutter efficacement pour leurs conditions de travail. En période de chômage important, comme en France, le rapport de forces est défavorable aux salariés qui risquent d’en pâtir sur leurs conditions de travail.

 

En faisant de l’emploi la question de base des 35 heures, la gauche s’inscrivait dans la logique dominante en France, à droite comme à gauche, consistant à donner la priorité à la défense des emplois. J’ai déjà dit dans ma série d’articles sur l’emploi (1, 2, 3, 4, 5, 6) ce que je pensais de cette logique. La loi Aubry 2, arrivée dans un contexte de fortes tensions sur le marché du travail, a été un non sens total, en particulier dans le secteur de la santé.

 

En plaçant la question des 35 heures sur le terrain des conditions de travail et non de l’emploi Ségolène ouvre peut être la porte a une vision différente des actions à mener sur l’emploi, cherchant cette fois ce qui permet de les créer. On a vu ces derniers temps des entreprises demander à augmenter la durée du travail pour sauver des emplois, soit le contraire de ce qui était proposé dans les versants défensifs des lois de Robien et Aubry . L’un des derniers exemples est Hewlett Packard, mais Ségolène qui aborde le cas de cette entreprise se garde d’en parler.

 

Ceci dit, je ne partage pas l’avis de P Eskenazy sur l’impact des 35 heures et ce qu’en retire la (presque) candidate socialiste, sur le fait que les 35 heures ont augmenté les inégailtés entre d’un coté les cadres grands gagnants, de l’autre coté les ouvriers grands perdants. Les choses sont évidemment beaucoup plus compliquées !

 

Les cadres ont généralement eu 10 à 12 jours d’ARTT en supplément. Mais en retour, leur temps n’est plus décompté en heures mais en jours, ce qui n’est pas un mince changement, même s’il vient conclure juridiquement un fait largement répandu. Et certains n’arrivent pas à les prendre tous, d’où le développement du compte épargne temps. Disney vient de réduire le nombre de jours ARTT de ses cadres (il est vrai qu’ils en avaient 22) sous le prétexte qu’ils ne les prenaient pas tous.

 

De nombreux autres salariés bénéficient de jours d’ARTT, avec une contrepartie dans la flexibilité du temps faible voire inexistante. C’est généralement le cas dans les services administratifs. Parfois la durée quotidienne a baissée, le nombre de jours ARTT est alors réduit. Mais beaucoup ont 22 jours d’ARTT. La contrainte est généralement dans le fait que la date de prise de ces jours est contrainte, voire imposée, mais le travail du samedi est assez rare. En réalité les classes moyennes ont profité des 35 heures, sauf sur un point : la rémunération.

 

C’est dans les activités de production (industrielles ou de services) qu’on voit les plus faibles gains pour les salariés :les contraintes sur l’organisation du temps ont augmenté (travail posté, travail du samedi ou annualisation) et le gain de temps n’a généralement pas été de 4 heures, les temps de pause ayant été décomptés. Il semble qu’en général, comme le montre Le Monde dans le cas de Michelin, les salariés ont conscience d’un gain limité mais ne voudraient pas revenir en arrière.

 

En réalité, les véritables perdants, une fois de plus, ce sont les outsiders. Contrairement à ce que croit la gauche, à long terme, les 35 heures obligatoires (je n’en dirais pas autant des 35 heures façon Aubry 1) ont été néfastes à l’emploi.

 

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Jacques Heurtault 09/06/2006 23:28

Pour savoir si la mise en oeuvre des "35 heures" a eu des effets bénéfiques ou no et à qui, il SUFFIT de le demander aux intéressés eux-mêmes.Globalement, la plupart des gens ayant des petits salaires et travaillant dans une logique de productivité sont plutôt mécontents. tandis que la plupart des gens ayant des salaires "moyens supérieurs" sont plutôt contents. Je suis dans cette dernière catégorie mais je connais des gens qui sont dans la première.Un fait est un fait (Lénine).

brigetoun 09/06/2006 21:42

pour un cadre de petite boite de toute façon les notions de temps de travail, d'heures supplémentaires (faites mais de notre plein gré donc on n'en demande pas le paiement) de jours de vacances sont des choses purement  abstraites, de belles choses qu'il faut conserver pour les autres. C'est idiot mais sommes nous intelligents en dehors de notre travail. Accessoirement ça ne contribue pas à l'équilibre des comptes sociaux