Quelques petits agacements

Publié le par verel

Les médias véhiculent quotidiennement un certain nombre d’idées reçues qui, à force d’être répétées, finissent par apparaître comme des évidences alors qu’elles sont parfois contraires au simple bon sens.

 

A défaut d’en faire un dictionnaire, n’étant pas Flaubert, je voudrais en pointer ici trois qui ont trait à mon domaine professionnel, l’emploi.

 

La première concerne l’idée très répandue que le meilleur moyen de lutter contre le chômage est de défendre et de partager l’emploi. L’idée sous jacente, est que le nombre d’emplois est une donnée : il s’agit en fait d’un stock. Toute fermeture de site, toute délocalisation, en détruisant des emplois, va diminuer ce stock. Il s’agit donc d’empêcher ces destructions. Dans cet esprit, Jacques Chirac avait mis en place en 1974 l’autorisation administrative de licenciement. Le même , qui n’est pas à une contradiction près, l’a supprimé en 1986. Depuis, diverses lois ont essayé de limiter le phénomène, conduisant à ce sommet du jargon politico administratif : le plan de sauvegarde de l’emploi, qui, comme son nom ne l’indique pas, est un plan de suppression d’emplois !

 

Par ailleurs, puisque le stock est limité, il s’agira de limiter les prétendants à l’accès à ce stock en multipliant les pré retraites,  en « partageant «  le travail ou en incitant au départ les travailleurs immigrés ( et évidemment en refusant d’en recevoir d’autres).

 

La réalité, évidemment est tout autre : contrairement à cette idée reçue, le nombre d’emplois augmente, la création d’emplois (notamment dans les services) étant supérieure aux destructions. Ce n’est pas étonnant : après tout, pendant les trente glorieuses, période de plein emploi et d’heures supplémentaires à gogo, des millions et des millions d’emplois ont été détruits dans l’agriculture, dans les mines, dans le petit commerce et l’artisanat. Et donc, les pays qui ont peu de chômage sont ceux qui créent beaucoup d’emplois. C’est ce qui a permis à l’Irlande et à l’Espagne par exemple de voir baisser drastiquement leur chômage depuis 10 ans

 

La seconde idée reçue, plus récente, est celle selon laquelle le »choc démographique de 2005 » va résoudre tous nos problèmes d’emplois, en créant une pénuri d’emplois. Cette idée part de deux réalités incontestables : le nombre de naissances en France est brusquement passé de 550 000 environ par an jusqu’en 1944 à 850 000 par an à partir de 1945, puis et redescendu à 750 000 par an à partir de 1975. Le nombre de 20/60 ans a donc augmenté d’environ 300 000 par an jusqu’en 1995 et d’environ 200 000 par an entre 1995 et 2005, date à partir de laquelle il va diminuer !

 

En déduire que cela va régler nos problèmes de chômage est pourtant aller vite en besogne. D’abord parce que l’emploi ne fonctionne pas dans une logique de stock indéformable. Ensuite, parce que se référer à la tranche des 20/60 ans est d’une grande approximation sur ce sujet : les 2/3 de ceux qui arrivent à l’âge de 60 ans ne sont déjà plus d&ans l’emploi ! La réduction du chômage liée au retournement démographique aurait donc du avoir lieu vers 2002 ou 2003. Enfin parce que si on suit le raisonnement, la baisse de la population des 20/60 ans sera de 100 000 par an. S’il faut compter la dessus pour supprimer le chômage, il y en a pour 25 ans…

 

Je rappelle que notre pays détruit et crée tous les ans environ 2 millions d’emplois. Et que le nombre d’emplois salariés du privé a augmenté de ,3 million sur les trois années 1998, 1999  et 2000 ! Les personnes qui ont lancé cette idée aurait pu par ailleurs regarder chez nos voisins allemands. Là bas, le baby boom date de 1933. Et la baisse de la fécondité à partir de 1975 a été beaucoup plus forte que chez nous. Il n’y a pas eu pourtant de baisse du chômage à partir de 1993 : au contraire, il a plutôt augmenté, et c’est seulement maintenant qu’il diminue, suite aux réformes économiques menées depuis 3 ans.

 

De plus, le chômage que nous connaissons est devenu fortement structurel, c'est-à-dire qu’il y a un déséquilibre qualitatif entre l’offre et la demande d’emploi, avec des tensions importantes dans certains secteurs : ce n’est donc pas les changements quantitatifs qui vont régler le problème d’un coup de baguette magique !

 

Mais on continue à entendre et à lire des personnes théoriquement qualifiées avancer l’idée d’une résorption naturelle du chômage. Et le programme du PS qui promet une division par deux du chômage semble reposer sur cette idée.

 

Et pourtant, vous avez vu la pénurie annoncée pour 2005 vous ?

 

Troisième idée reçue, le départ en retraite sur 10 ans de 50% des fonctionnaires. C’est sans doute la plus belle parce qu’un simple raisonnement de bon sens suffit à montrer qu’elle est fausse et à cause de la manière dont elle se perpétue

 

Reprenons donc : 50% de départs en retraite de fonctionnaires dans les 10 ans. Rappelons que la durée d’activité d’un fonctionnaire est maintenant normalement de 40 ans, soit 4 décennies. Donc, il devrait y avoir environ un quart des fonctionnaires partant en retraite chaque décennie. Sauf si les fonctionnaires commencent leur carrière dans le privé et rejoignent la fonction publique vers 40 ans , mais on sait que ce n’est pas le cas (du moins pour l’immense majorité d’entre eux !)

 

Pour qu’une décennie soit marquée par un taux de départ nettement supérieur à un quart (soit 25%), il faudrait que se conjuguent deux événements : des recrutements massifs il y a 30 à 40 ans, et une forte baisse de ces recrutements depuis. C’est ce qui se passe dans les banques : dans les années 60, l’obligation de payer par chèque ou virement les salaires a entraîné un développement massif des banques et l’ouverture de nombreuses agences. Au contraire, à partir des années 80, l’informatisation massive a conduit à une réduction des besoins et donc des embauches. Les banques ont donc une pyramide d’âge atypique, du moins jusqu’à présent, car les générations embauchées massivement sont en train de partir.

 

Un tel phénomène est il repérable dans la fonction publique ? Le seul événement notable est le passage de 14 à 16 ans de la scolarité obligatoire et le développement des collèges. Il y a donc un surcroît relatif de professeurs âgés. Mais la fonction publique dans son ensemble a continué à embaucher puisque le nombre de fonctionnaires a augmenté de un million depuis 20 ans !

 

En réalité, d’après les chiffres cités par la rapport Pébereau, on peut supposer que 28% des fonctionnaires partiront en retraite dans les 10 ans, ce qui n’est pas éloigné des 25% attendus. Le surcroît peut s’expliquer d’une part par ce qui a été dit des enseignants, d’autre part du fait qu’une partie des fonctionnaires a travaillé ailleurs avant. Et les chiffres fournis sont peut être approximatifs, l’Etat ayant du mal à suivre ses propres ressources humaines.

 

Donc ce chiffre de 50% était faux. Mais le plus drôle, c’est qu’on continue à l’utiliser alors que le temps passe !

 

Cette idée de départ massifs a été évoquée lors de la campagne présidentielle de 2002 et date d’un peu auparavant, sans doute 2000 ou 2001. La prévision portait donc, mettons sur les années 2001 à 2010. Mais comme on ne l’a pas précisé, on continue tranquillement à colporter l’idée, donc comme si, maintenant,ces départs étaient concentrés sur 2006/2015 !

 

Et bien évidemment, on n’a pas pris en compte dans le discours l’effet de la loi Fillon qui augmente de 2.5 ans la durée de cotisations et qui donc divise par deux les départs pendant 5 ans. Une paille !

 

J’espère avoir contribué à tordre le cou à quelques idées reçues. Et incité mes lecteurs à ne pas croire forcément tout ce que disent et répètent les médias, même si ce sont des spécialistes qui s’expriment !

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Verel 03/07/2006 07:06

Oui, nous sommes un pays qui semble se replier vers le passé, le "c'etait mieux avant". L'etrème droite et l'extrème gauche dont le disours peut s'analyser comme cela, ont recueilli près de 30% des suffrages en 2002. Et les partis de gouvernement sont trop souvent dans l'immobilisme: jusqu'au PS qui veut supprimer la loi Fillon!
D'où le slogan de C Blanc: ni droite, ni gauche, en avant !
En ce qui concerne la monnaie, sa force n'a pas empêché un doublement des exportations en 10 ans. Mais une grande partie de cette progression s'est faite à la fin des années 90. Depuis cela stagne. L'Allemagne, qui a la même monnaie que nous, ne connait pas cette stagnation. Ses exportations ont triplé en 10 ans

The-Twit 03/07/2006 03:46

Je suis d'accord avec panolive,le probleme de la France vu de l'étranger,donne l'impression,d'un manque d'idées face a la modernité,les structures socials rende les coup prohibitifs,et votre monaie est bien trop forte  ce qui a diminué énormement vos exportation ,du moins en ce qui conserne le marché nord Américain, on ne trouve plus grd chose venant de france,dans certain cas ,ce que vous nous exportiez,ce fait maintenant ici,a cout moindre,et pourtant nous vivons aussi bien si ca n'est pas mieux que les Francais,nous faison nous meme nos retraites,avec plus ou moins de bonheur. ce qui oblige le gouvernement d,allouer de l'aide aux necesiteux ,qui sont kmm moindes que les autres.C'est tout l'ensemble du systeme financier et de par la meme de l'économie qui est tres en retard en France,dommage.

ponolive 29/06/2006 08:50

Merci pour votre réponse et je découvre peu à peu votre blog que j'apprécie de plus en plus (on dirait un auditeur qui passe à la radio...)
Pour connaitre un peu la Scandinavie et atterrir de temps en temps à Copenhague, je suis toujours frappé, dès l'aéroport, par l'enthousiasme des danois, ce bonheur qu'ils ont à être de maintenant... Je finis par me demander si la crise française est économique ou bien s'il s'agit d'autre chose, et s'il n'y a pas une haine de la modernité dont les racines ne sont pas uniquement, très loin de là, jacobines et étatiste, si cette haine de la modernité dont je vois mille exemples chaque jour n'a pas fini par se répercuter sur l'économie.
En clair, les économistes font ce qu'ils peuvent... et on ne fait pas boire un âne...

verel 27/06/2006 23:10

La tva sociale est sensée remplcer une partie des cotisations
Elle se justifie par le fait qu'elle taxe le consommateur plutôt que le salarié, ce qui va dans le sens de ce que j'écrivais dans l'article suant:
http://verel.over-blog.com/article-1323208.html
De là à penser que cela aura un impact positif sur le chômage c'est sous estimé l'écart de coûts entre la France et les pays à bas salaires . La concurrence avec nos voisins se fait sur l'innovation avant de se faire sur les prix
 

ponolive 26/06/2006 11:51

Je prends le train en marche et pardonnez-moi si la remarque renvoie à des notes que je n'aurais pas lues : la TVA sociale, ou plus exactement une assiette des côtisations reposant plus sur la productivité que sur le nombre d'heures travaillées est-elle aussi une idée réçue (j'ai tendance à trouver la chose logique.... mais on ne sait jamais) ?
 

Verel 23/06/2006 21:57

La réduction du temps de travail a été une réussite là où elle servait de compensation à des aménagements du temps de travail utiles à l'entreprise En gros, dans les entreprises qui l'ont mis en place dans lecadre de la loi Aubry 1 ou avant Pour le reste....

Olivier Bouba-Olga 23/06/2006 12:07

ok sur les deux derniers points, une nuance sur la première : si on va trop loin dans cette logique, on rate des leviers potentiels de création d'emploi. Je prends pour exemple la réduction du temps de travail : ses détracteurs disent que ce n'est pas le sujet, car justement, on veut partager le travail, alors que le vrai enjeu est d'en créer. C'est oublier que cette réduction du temps de travail peut être un vecteur de réorganisation des entreprises, et que les innovations organisationnelles (les modalités de la division du travail dans et entre les entreprises) sont une source essentielle de croissance.