Livre de daniel Cohen

Publié le par Max Weber

L'un de mes lecteurs qui signe Max Weber, m'envoie une critique du dernier livre de Daniel Cohen "trois leçons sur la société post industrielle. je viens juste d'acheter le livre: je vous dirais si je partage son avis!

Daniel Cohen ne manque pas de pédagogie, aussi les étapes de son exposé sont-elles particulièrement faciles à suivre même si l'exposé reste dans son ensemble assez complexe. Ce dernier est réparti sur trois leçons.

Dans la première de ces leçons, l'auteur entreprend de démontrer que la société post-industrielle émerge sous l'influence de cinq facteurs. Premièrement, l'apparition de l'informatique, et plus particulièrement d'Internet. Secondement, les transformations du travail qui en découlent - le "productivisme réactif" dont parle Philippe Askenazy, basé sur une mobilisation accrue de salariés devenus polyvalents qui précipite la disparition du fordisme, lequel croulait déjà sous le poids de ses propres contradictions : doubler le salaire des ouvriers ne valait que tant qu'ils ne pouvaient pas trouver mieux ailleurs, et miser sur leur illettrisme ne pouvait avoir qu'un temps étant donné la démocratisation de l'enseignement. Troisièmement, les transformations de la famille, de l'usine et de l'école après Mai 68 - prudent en cette période de remise en cause des "acquis" de Mai 68, Daniel Cohen parle de "l'émergence de la jeunesse comme force sociale autonome". Quatrièmement, la prise de contrôle de la vie économique par le capitalisme financier, et avec, la dissolution du contrat de confiance que le salarié passait avec son employeur : investissement personnel contre perspective de carrière. Cinquièmement et pour finir, la mondialisation.

 

La seconde leçon est justement toute entière consacrée à cette dernière que Daniel Cohen met en parallèle avec la première mondialisation survenue à la fin du XIXème siècle pour mieux rappeler qu'en l'absence de régulation, elle ne peut s'effectuer que sur le dos des plus pauvres, c'est-à-dire des pays du Sud. L'auteur rappelle ainsi combien les effets de la mondialisation sont éloignés de ceux que la théorie des avantages comparés de Ricardo pouvait laisser espérer, puisque si un pays périphérique a effectivement tout intérêt à se spécialiser dans la production de produits qu'il peut vendre au moindre coût pour le compte de pays centraux, l'absence d'investissements destinés à développer sa capacité à concevoir des produits ne lui permet pas de s'extirper du statut de sous-traitant auquel la division internationale du travail l'a relégué. Mais si ce n'est pas nouveau qu'un fossé sépare les pays du Nord des pays du Sud, cette inégalité devient aujourd'hui particulièrement problématique, car autant les seconds partagent toujours moins les moyens des premiers, autant ils en partagent toujours plus les aspirations, ce qui ne peut aller sans exarcerber dangereusement leur frustraton. Et Daniel Cohen de se référer à la démographie pour démontrer les effets culturels de la mondialisation qu'il met ainsi mise en rapport avec ses effets économiques : pour lui, la généralisation de la transition démographique s'explique par l'adoption du modèle de la famille restreinte occidentale que véhiculent les médias à l'échelle mondiale.

 

La troisième et dernière leçon traite de l'Europe. Tout d'abord, l'auteur évoque les problèmes de l'Europe qui n'a pas su se réinventer pour passer de l'Europe-forteresse à l'Europe-monde après l'effondrement du bloc soviétique : l'inexistence d'une Université européenne et celle tout aussi flagrante d'un modèle social européen.

 

A l'inverse des Etats-Unis, l'Europe n'a pas encore dématérialisé ses exportations et elle a peu de clients : au lieu d'exporter de la technologie partout dans le monde, les états européens échangent du haut de gamme entre eux. Pour corriger le tir, l'Europe doit investir sur l'innovation, ce qui implique de penser un système éducatif efficace sur l'exemple des universités américaines qui occupent les premières places au classement des universités de Shanghai. Pourquoi ne pas encourager plutôt les entreprises à investir plus en Recherche & Développement ? Parce que l'innovation est toujours le fruit de l'échange des idées, et que les entreprises conservent jalousement le fruit de leurs recherches. L'Université européenne est donc véritablement une nécessité, mais elle reste à inventer.

Reprenant ensuite la typologie des systèmes de protection sociale élaborée par Esping-Andersen et enrichie par Bruno Amable, Daniel Cohen souligne la grande diversité des approches nationales en matière de protection sociale pour en conclure plutôt à l'existence d'un "non-modèle social européen". Pour sa part, le "modèle français" dont on fait tant de bruit repose à la fois sur le néo-corporatisme et sur une solidarité familiale aussi peu reconnue qu'elle prend toujours plus d'importance, comme on peut le constater en se penchant sur la question de l'enseignement : clairement, le rêve d'une mixité sociale a vécu dans le domaine, et on en est plus à reproduire les élites qu'autre chose. Ceci n'est certainement pas sans creuser les inégalités, car on comprend bien que la situation se complique singulièrement pour les jeunes de banlieues "privés des solidarités intra-familiales qui rendent le 'modèle français' supportable aux autres jeunes". Est-il possible d'envisager une réforme ? L'exemple des Etats-Unis montre que rien n'est jamais figé : l'usage de l'information pour dénoncer les travers des entreprises et le climat économique favorable qui a créé une grande demande de main-d'oeuvre semble avoir entraîné toute une réflexion sur les conditions de travail, comme l'a démontré Philippe Askenazy. Reste qu'il faut faire l'effort de se prendre en main, et la France doit bien constater qu'elle ne peut rien attendre d'une Europe qui n'arrive pas à dépasser le cadre étriqué du marché commun.

 

Tout comme l'Université européenne, le modèle social reste donc à inventer, et c'est ici que les deux questions trouvent leur articulation, car répondre à la première permettra peut-être de répondre à la seconde. Après tout, l'Université ne permet-elle pas de rapprocher les peuples, comme l'a bien démontré "L'Auberge espagnole" ? "Il est possible que les programmes Erasmus soient à l'Europe à venir ce que la Communauté du charbon et de l'acier a été au marché commun, puis à l'Union européenne : le début, à l'origine dérisoire, d'une longue marche qui déterminera peut-être son destin au XXIème siècle".

 

En conclusion, Daniel Cohen généralise ses considérations sur les inégalités en s'appuyant sur la théorie des appariements sélectifs pour expliquer ques les riches ont d'autant plus tendance à se regrouper parce que les pauvres se montrent moins disposés à leur faire des concessions : c'est la ségrégation sociale. En s'appuyant sur la vision d'Alain Touraine - le politique s'affranchit du religieux, puis l'économique du politique, puis le social du de l'économique, et les individus sont toujours plus livrés à leur destin -, l'auteur inscrit ce phénomène de ségrégation dans celui plus général du développement d'un "libéralisme social" non régulé, sur le modèle de ce qu'a pu être le libéralisme économique. L'économie du social s'alimente d'identités collectives, ce qui explique qu'en l'absence d'institutions qui en fabrique, les individus soient tentés par le repli communautaire, lequel apparaît dès lors plus comme une réponse à la ségrégation sociale que comme sa cause. L'enjeu de la société post-industrielle est de rénover ses institutions - syndicats, Université, etc. - pour tenir compte de cette évolution : elles devront construire les infrastructures sociales qui permettent de vivre ensemble.

 

Autant pour le résumé. La critique maintenant.

 

On ne peut pas en vouloir à Daniel Cohen de tenir un discours assez complexe sur la société post-industrielle. Qu'on se rapporte au sommaire : l'auteur aborde la société de services, Mai 68, la division internationale du travail, l'université européenne, la crise des banlieues, pour ne citer que ces thèmes explicitement cités, car il serait possible d'en enrichir la liste encore. S'il démontre indubitablement l'ouverture d'esprit de l'auteur et sa grande habilité à aborder successivement des thèmes très variés sans jamais donner l'impression de sauter du coq à l'âne - exercice d'autant plus remarquable que ce n'est vraiment pas que de rhétorique dont il s'agit -, cet éclectisme est aussi particulièrement déroutant.

 

Ouverture d'esprit, car en mobilisant des données très sociologiques, comme par exemple lorsqu'il évoque tout ce que la transition démographique dans les pays du Sud peut tenir à la propagation du modèle de la famille occidentale par l'intermédiaire des médias, ou alors en soulignant l'importance de l'évolution de l'organisation du travail avec ce que Philippe Askenazy a appelé le "productivisme réactif", Daniel Cohen élargit le discours macro-économique d'une manière tout à fait intéressante.

  

Habilité, car il faut bien souligner que Daniel Cohen est un extraordinaire pédagogue : non seulement il déroule son raisonnement avec une facilité déconcertante, mais il est de plus tout à fait facile à lire pour qui ne s'est jamais intéressé aux sujets qu'il aborde. Comme un vitrail qui raconte la Bible aux illettrés dans une église, cet essai est donc pour le bon peuple source d'une véritable édification.

 

Reste qu'en abordant des thèmes aussi variés, Daniel Cohen prend le risque de brouiller assez l'image qu'il peut donner de sa discipline, dont les frontières apparaissent d'autant moins bien définies qu'il fait par ailleurs bien peu référence à des théories du "champ" comme dirait l'autre : les seules que Daniel Cohen mobilise ne sont-elles pas la théorie des avantages comparés de Ricardo et celle des appariements sélectifs ? Au final, on ressort donc assez dérouté de cette lecture parce qu'on peut difficilement la situer : économie, sociologie, politique ou tout à la fois ? Serait-ce donc que le discours économique "classique" ne se suffit-il pas à lui-même dès lors que l'économiste prétend à l'essai ? Si tel est le cas, il aurait peut-être fallu que Daniel Cohen entreprenne de le démontrer de manière plus subtile en s'attaquant à un sujet mieux cerné, comme les économistes piqués de social Eric Maurin et Philippe Askenazy ont pu le faire dans "Le ghetto social" et "Les désordres du travail", respectivement.

 

Parlant de ces auteurs auxquels Daniel Cohen fait explicitement référence pour intégrer leurs travaux au sien, on ne peut ainsi s'empêcher de penser que l'auteur aura quelque part tenté de se placer comme chef de file de ce qui peut apparaître au profane comme une nouvelle école dont les représentants se donneraient pour objectif de l'éclairer sur des questions sociales en mobilisant des données et des instruments de l'économie. Si tel est le cas, espérons que cela n'aura pour effet que de créer une saine émulation, de celle qui débouche sur plus d'études ciblées et non pas sur plus de tentatives de récupération.

 

Au-delà, tout lecteur un tant soit peu assidu des excellents essais de La République des Idées auxquels ces "Trois leçons" se rattachent ne pourra s'empêcher de procéder à quelques rapprochements. Hormis Eric Maurin et Philippe Askenazy dont il vient d'être question, on voit très nettement se dessiner des rapports possibles avec d'autres auteurs de la maison, comme François Dupuy - "La fatigue des élites", qui nous parle de la réorganisation de l'entreprise après les Trente Glorieuses -, Robert Castel - "L'insécurité sociale", qui traite des mutations du salariat - ou encore Jean Peyrelevade - "Le capitalisme total", qui raconte l'émergence du capitalisme financier -, pour ne citer qu'eux. Emergence d'une école de pensée ? Sans doute pas, car en l'absence d'une prise de position collective, il est impossible de présumer que tous ces auteurs accepteraient d'être mis dans le même sac - et pour commencer, les sociologues accepteraient-ils que leurs travaux servent à étayer une vision plus économique que sociale ? Cependant, on ne peut être insensible au fait que tous ces essais semblent se compléter pour offrir au final une vision assez cohérente et assez complète du monde, ce qu'un ouvrage intitulé "La nouvelle critique sociale" semble avoir voulu consacrer il y a quelques temps. Il est bon d'être averti de cette apparente unité de ton, même si on est d'accord, pour conserver la distance critique nécessaire à toute lecture : on n'est jamais tant pris dans un système que lorsqu'on ne doutait pas qu'il existe.

 

On en restera donc là : en produisant un essai aussi intéressant que fourre-tout dont le vague de la conclusion démontre bien la difficulté à laquelle il a été confronté pour en opérer la synthèse, un Daniel Cohen en panne d'oeuvre, mais non en panne d'idées, n'a-t-il pas voulu simplement montrer qu'il existait encore ? Qu'il soit rassuré sur ce point : en dépit de ses imperfections, cet essai est à lire absolument. Ce satisfecit sera pour encourager l'auteur à se donner la prochaine fois un peu le temps de la réflexion, par exemple en se focalisant sur cette question essentielle que constitue la mise en évidence de la VERITABLE originalité du "modèle français" que Daniel Cohen aborde d'ailleurs vers la fin de son essai, à savoir que ce modèle repose de plus en plus sur une solidarité familiale sans que cela soit reconnue explicitement. Voilà qui peut donner à un économiste du grain à moudre, en cherchant notamment à savoir dans quelle mesure les problèmes que pose le financement des retraites ne sont pas aujourd'hui compensés ou aggravés par le développement de tout un système défiscalisé de redistribution des parents, voire des grands-parents, aux enfants, ce qui impliquerait que la question d'une réforme des retraites ne pourrait être pensée en dehors d'une réforme des droits sur l'héritage. S'attaquer à un tel sujet peut paraître moins glorieux que de rendre compte des aspects de la société post-industrielle, mais c'est sans doute plus intéressant, et certainement plus utile.

Max Weber

 

 

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FrédéricLN 25/09/2006 19:47

J'en suis comme verel au début de la lecture, donc ne peux que remercier "Max Weber".

Noter qu'il y a déjà au moins deux autres abrégés sur des blogs (celui de MW étant parmi les meilleurs :-) ), abrégés écrits l'an dernier après les leçons elles-mêmes
http://nucnuc.blog.lemonde.fr/nucnuc/daniel_cohen/index.html
http://www.enviedentreprendre.com/2005/11/socit_postindus.html
et en plus court
http://meridien.canalblog.com/archives/2005/10/13/889117.html

Il me semble partiellement infondé de reprocher à D. Cohen de peu s'appuyer sur les théories économiques et leurs résultats. En effet, 90-95% de la production théorique utilise l'hypothèse des "rendements décroissants" (qui permet l'équilibre de marché), hypothèse qui est fausse dans la société post-industrielle : les rendements sont croissants et à la limite infinis (le coût de production de l'unité supplémentaire étant à la limite nul, ou plus exactement égal à la perte de patrimoine par dégradation des ressources naturelles).

Au passage, il est pitoyable de voir tant de blogs "économistes" "libéraux" (travers auquel, bien sûr, verel échappe), continuer à ressasser les théorèmes obsolètes sur les vertus du marché et les incitations à la performance que procurerait le système capitaliste. (Toutes choses qui furent si vraies dans le monde industriel).

Je souhaite donc le plus grand écho aux leçons de M. Cohen !

econoclaste-alexandre 23/09/2006 11:46

Très bon commentaire. Je n'ai pas encore lu le livre mais j'avais entendu les conférences sur france culture cet été, et je m'étais fait des remarques du même ordre. Merci beaucoup pour cette présentation fouillée.