Stop au tabac ?

Publié le par verel

Si j’en crois Econoclaste, la vogue anti-tabac est en train de déraper et montre une époque en plein délire hygiéniste. Justement, mon entreprise vient de décréter l’ensemble des bureaux non fumeurs. Comment le jeu des acteurs a-t-il débouché sur cette décision ?

 Mon entreprise est soumise comme toutes les autres à la loi Evin. Les salles de réunion comptent depuis longtemps un petit panonceau rappelant qu’elles sont non fumeurs.

 Jusqu’il y a trois ans environ, les relations entre fumeurs et non fumeurs se traitaient localement. Les arrangements se faisaient sur la base des répartitions de bureaux ou des comportements plus ou moins compréhensifs ou attentifs des uns et des autres.

 Rappelons en passant que le tabagisme est une toxicomanie et que les drogués sont très peu sensibles aux arguments de raison ou à leur respect spontané de leurs voisins, qu’ils manifestent sur d’autres sujets. Cependant, un fumeur, même gros consommateur, peut très bien se passer sans difficulté pendant un certain temps de son péché mignon s’il a intériorisé un interdit. Dans les mines, où fumer est évidemment interdit en raison des risques liés au grisou, j’ai pu constater que les fumeurs ne ressentaient aucun manque tant qu’ils étaient au fond, mais qu’ils allumaient leur cigarette à peine remontés.

 Il y a deux ans sont apparus deux organisations syndicales, ce qui a renforcé le poids des instances représentatives et dans le même temps, pour faire face à une augmentation des effectifs, des open spaces ont été mis en place dans certaines zones, ce qui a rendu plus difficiles les petits arrangements locaux.

 Un CHSCT s’est constitué et s’est emparé du sujet. L’impossibilité d’un aménagement de salles fumeurs dans les locaux a été très vite confirmé . La seule solution était donc l’application stricte de la loi Evin. Le secrétaire du CHSCT, syndicaliste et non fumeur, y était très favorable. Le DRH, président du CHSCT, lui même fumeur, y était peu favorable, d’autant plus que les principaux dirigeants fument. La question fût abordées en CE et en DP, pour répondre à la demande de certains non fumeurs. Les trois forces représentatives, responsables respectivement du CE (les non syndiqués), du CHSCT (l’UNSA) et des DP (la CFDT), étant composée de fumeurs et de non fumeurs, ne prirent pas de position franche autre que celle de dire qu’il fallait trouver une solution. Tout était réuni pour que le problème perdure sans décision, mais de manière conflictuelle.

 Et pourtant, les choses ont fini par changer, pour deux raisons, l’une liée à la direction, l’autre à l’évolution du corps social.

 La position de la direction est importante, et pas seulement parce que c’est à elle de mettre en œuvre la loi. En effet, dans un bureau collectif ou une salle de réunion, les résultats de  l’affrontement éventuel entre fumeurs et non fumeurs ne dépendent pas que du nombre de représentants de chaque catégorie, ou de leur virulence sur le sujet, mais aussi du poids hiérarchique respectifs des présents. Concrètement, les chefs imposent plus facilement leur point de vue. La présence d’une femme enceinte peut aussi être un argument si elle le souhaite.

 Pour en revenir à la direction, trois changements ont marqués ces derniers temps : un jugement a été rendu au bénéfice d’un consommateur passif, le DRH a arrêté de fumer et les locaux de la présidence ont été déménagés dans un autre lieu. Du coup, la direction était mure pour changer de position.

 Du coté du personnel, progressivement, l’idée s’est imposée qu’un jour ou l’autre l’interdiction serait décrétée. Une partie des fumeurs ont déclaré qu’ils profiteraient de cet événement pour arrêter.
Les organisations syndicales n’ont pas abordé la question lors des élections professionnelles, chacune d’elle visant la majorité et ne voulant sans doute pas prendre le risque de s’aliéner les fumeurs.(si le nombre d’organisations avait été plus grand, on peut imaginer l’intérêt pour les plus minoritaires de prendre l’un ou l’autre parti).

 Par contre, la question du tabac a été mis à l’ordre du jour du premier CE qui a suivi ces élections. Pour la première fois, la CFDT, l’UNSA et les non syndiqués étaient présents dans la même instance et pouvaient donc constater leur position commune. Après discussion, deux décisions furent prises : information par la direction du passage à un fonctionnement sans tabac (contraignant les fumeurs à prendre leur pause dans la cour) et aide financière du CE pour les fumeurs arrêtant de fumer à cette occasion.

 Le mail de la direction n’est tombé que la semaine dernière , après deux mois qui ont contribué à créer une attente chez les salariés, et la conviction que le passage était inéluctable.

 Pour l’instant, les nouvelles consignes semblent suivies. On verra ce qui se passera dans la durée, en particulier quand les fumeurs trouveront qu’il fait bien froid dans la cour.

 J’ai noté cependant 2 ou 3 personnes exprimant leur désaccord. Il s’agit de membres de la direction, peu habitués à se faire imposer des règles collectives.

 La réussite, au moins provisoire, vient de l’évolution de l’opinion générale, qui fait que la décision a été acceptée à la très grande majorité des salariés. Cette évolution est le résultat des discussions qui ont émaillées les deux dernières années. Si la décision avait été prise plus tôt, elle n’aurait pas réuni l’adhésion et n’aurait donc pas été appliquée. N’oublions pas en effet qu’il n’y a pas réellement de moyens de contraindre les fumeurs à suivre les décisions prises.

 Ce qui est aussi intéressant, dans ce processus de changement, c’est qu’il n’a été dirigé par personne, mais qu’il est le résultat de l’action et de la confrontation des différents acteurs, sans vraiment plan d’ensemble.

 Pour finir, je rappelle l’article d’Econoclaste, à lire ainsi que l’ensemble des commentaires.

Publié dans Social

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Matthieu 08/10/2006 18:59

bien sur.Mais je répondais à Olivier, pas à VerelTiens, le decret viens de passer, by the way

Fabien 08/10/2006 11:45

Matthieu,Il me semble que Verel montrait que pour un sujet à la fois sensible et qui dans la société va dans la direction de la limitation du fait de fumer en privé, il faut quand même tenir compte des réticences et ne pas vouloir aller à tout pris au résultat.

Matthieu 08/10/2006 08:19

Olivier, c'est un peu facile de mettre les non-fumeurs qui voudraient interdir de fumer aux fumeurs dans une catégorie participant à la "normativité en marche" contribuant à "marginaliser" des gens qui ont des "vertus malgré leurs vices". Ouf, qu'ils sont méchants !Ben oui, mais quand on ne supporte pas la fumée, comme moi, on fait quoi ? on se tait sous la pression sociale, comme dit Clic ? Au travail, comme j'ai un peu mon franc-parler, je dis aux gens que ca me dérange -enfin, poliment tout de même, aussi poliment qu'eux m'ont demandé si ca me dérangeait. S'ils ne m'ont pas demandé, je ne suis pas poli non plus. Mais dans d'autres cas, comme dans les bars, ca ne marche pas pareil. Là, quand je suis indisposé, je n'ai qu'a m'en aller. Donc les arguments "interdit d'interdire", "si on interdit le tabac apres ca sera l'alcool, le foie gras et le sexe en semaine", je n'y crois pas trop : je trouve que c'est de l'hypocrisie

Fabien 08/10/2006 00:24

Dans mon entreprise, il est interdit de fumer à l'intérieur, sauf dans certains bureaux où les fumeurs sont la totalité du personnel présent.Résultat, il n'y a pas trop de problème.La proposition des Verts à Paris de condamner à des amendes les entreprises dans Paris dont les salariés laissent sur le trottoir leurs mégots de cigarettes.Des discussions se sont engagées dans mon service à ce sujet. Les fumeurs ne se sentaient pas spécialement concernés...Cependant, le fait d'interdire de fumer peut entrainer aussi un dialogue avec la direction sur le traitement pour créer un endroit sur l'extérieur où les fumeurs peuvent profiter de leurs cigarettes.Mais comme partout, tout n'est pas simple, et comme souvent dans le monde de l'entreprise, tout cela prend du temps.

olivier (autourdesmatins) 07/10/2006 10:46

Pas fausse votre objection; Merci de votre contradiction éclairante. (j'ajoute que perso j'ai aussi cessé de fumer, pour ma santé, voilà cinq ans, et que la fumée me gène peut être plus que pour un authentique non-fumeur).
Reste que notre hôte est rarement (!) du côté de la dissidence dans son propre pays. Pas un seul billet où quelque radicalité critique affleure.

Clic 07/10/2006 10:26

Verel, je faisais simplement allusion à Bereno, mais c'était purement gratuit. J'aurais du mettre un smiley pour souligner la blague (pas très drôle, au demeurant).Il y a de la normativité dans l'interdiction de fumer... sans doute, mais guère plus que de norme dans le fait de fumer. Et les industriels du tabac développent des trésors d'inventivité (et de ressource) pour soutenir ces normes. Donc, c'est un peu l'histoire de la paille et de la poutre (ou peut-être, l'histoire de deux poutres...)Dans mon labo, il est interdit de fumer. Mais les personnes qui travaillent avec moi demandent en général si elles peuvent le faire et je dis oui, alors que cela me gêne: difficile de passer pour un pisse-froid, un empêcheur de jouir en rond, un ennemi de la liberté, un suppôt de l'ordre moral... surtout quand c'est demandé aimablement. Bref, il est un peu facile de décréter où va le vent...

olivier (autourdesmatins) 07/10/2006 09:18

Intéressant ce clivage fumeur / non fumeur,
mais pas de réflexion sur la normativité en marche, et cette passion - marginalisante de facto - pour des "interdits intériorisés".
De petits vices, Verel, n'interdisent pas des vertus - à l'occasion, vous ne perdriez pas votre temps, à y penser (penser = ne pas aller forcément dans le sens du vent, ou de la fumée)

Bah 07/10/2006 08:21

Dans une petite entreprise industrielle (11-49 personnes) que je fréquente, il y a un petit fumoir, chauffé et vitré, meublé avec du mobilier de récupération, dans lequel peuvent aller fumer. Le lieu n\\\'est pas parfaitement clos loin s\\\'en faut, les locaux se prêtant mal à l\\\'affaire.Le directeur, un jeune iconoclaste qui s\\\'est fait tout seul, maïeuticien dans l\\\'âme et amateur de Gemba Kaïzen, Poka-Yoké, etc., demande à ses salariés de s\\\'investir dans l\\\'entreprise, paye des salaires plutôt au dessus de la moyenne de la profession, et a ouvert une boîte "d\\\'alarme sociale" (c\\\'est moi qui nomme ça ainsi). On peut y déposer des mots anonymes, mais aussi des morceaux de papier de couleur pour les problèmes génériques, le "noir" étant la couleur choisie pour signifier un dérangement dû au tabac. La boîte est relevée toutes les semaines. L\\\'idée générale est que c\\\'est le moyen le plus soft que le directeur a trouvé pour favoriser une signalisation simple par les salariés des problèmes émergents pour parvenir à une prévention efficace des conflits dans un environnement de travail parfois éprouvant.Il parait qu\\\'en deux ans il y a eu trois "alarmes" tabac.

Denis CASTEL 06/10/2006 21:06

L'exemple est intéressant en effet et peut être rapproché de la lente prise de conscience qui se fait jour depuis quelques mois. Depuis plusieurs années qu'une minorité de plus en plus nombreuse martèle  (en supportant de se faire traiter, à injuste titre, de déclinologue) que les déficits et les dettes ne sont pas tenables à long terme (pour ne citer que cela), l'opinion publique change et commence à intérioriser les enjeux.

Matthieu 06/10/2006 20:46

Oui, attention aux détails, ca sent mauvais dans la blogosphère en ce moment.Pour en revenir à la décision dans votre entreprise : je trouve que vous analysez les rapports de force de facon tres interessante. De mon point de vue, quand les gens se mettent à discuter de ces problèmes (émergence des problématiques d'hygiène, de respect, de vie individuelle, par rapport aux anciennes problématiques de rapports sociaux et de combats salariaux), l'interdiction totale est inéluctable. Tout simplement parcequ'un fumeur peut ne pas fumer, alors qu'un non-fumeur ne peut pas ne pas respirer