La démographie ne réglera pas le problème du chômage

Publié le par verel et econoclaste

La notion de « choc démographique de 2005 » repose sur une réalité indéniable. D’une part le nombre de naissances a diminué en France à partir de 1975 (d’environ 100 000 par an), et donc le nombre de jeunes adultes est donc en baisse depuis une décennie. D’autre part, ceux qui atteignent l’âge de 60 ans ne sont plus issus des classes creuses d’avant 1944 mais des classes nombreuses du baby boom, supérieures d’environ 300 000  unités à celles qui les ont immédiatement précédées. Le résultat est que la population d’âge compris entre 20 et 59 ans, qui jusqu’à 2005 augmentait rapidement,  diminue progressivement aujourd'hui.

Beaucoup de Français imaginent l’emploi comme un gâteau qui serait régulièrement amputé par des licenciements. Puisqu’il n’y a pas assez d’emplois les solutions à mettre en œuvre sont simultanément d’empêcher les licenciements et de réduire le nombre de participants à la répartition du gâteau (par les préretraites, le départ des immigrés, les congés parentaux etc.). Dans le même esprit les 35 heures consistent à diminuer la taille des parts pour qu’il y en ait plus. Le même raisonnement conduit à penser que le papy boom, en réduisant le nombre de participants au partage du gâteau, va résoudre le problème du chômage.

 

Cette vision ne correspond pas à la réalité. Le nombre d’emplois ne cesse de varier sous le double effet des créations et des destructions. Et le nombre de personnes disponibles pour travailler influe directement sur le nombre d’emplois. Le lien entre population et emploi est l’un des plus étudiés par les économistes. De cette connaissance accumulée, il ressort que, sur le long terme, le nombre de personnes employées dans un pays est directement lié à l’évolution de la population active. Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), il existe une forte corrélation entre croissance de l’emploi total et croissance de la population active : plus le nombre de personnes qui souhaitent travailler augmente, plus l’emploi total augmente.

 

Même à une échéance rapide, le nombre d’emplois disponibles s’ajuste à la population susceptible de travailler. De nombreux travaux ont été consacrés à l’effet sur l’emploi de hausses brutales de la population, consécutives à un évènement particulier. Ont ainsi été étudiés les effets d’événements tels que l’afflux d’immigrants cubains en Floride en 1979, le rapatriement des Français d’Algérie en 1962, l’immigration russe vers Israël (une hausse de 12% de la population), l’arrivée de réfugiés en provenance d’ex-Yougoslavie en Europe. Tous ces travaux ont montré que des hausses brutales de la population active n’ont aucun effet mesurable sur le niveau du chômage : le niveau d’emploi s’est rapidement élevé, le marché du travail a absorbé rapidement les nouveaux arrivants.

 

Imaginer un lien direct entre la réduction de la population active et celle du niveau de chômage, c’est négliger les effets multiples d’un changement d’une donnée économique sur l’ensemble des déterminants de l’emploi et du chômage : salaires, rentabilité des entreprises, prix des produits, innovation technique, destructions et créations d’emplois. La diminution de la population en âge de travailler a, par exemple, un impact négatif sur la demande marchande. Elle a aussi un impact négatif sur l’offre de produits et de services. Des départs à la retraite qui augmentent de 60% par an, entraînent sans doute la même augmentation du nombre d’artisans qui partent en retraite et suppriment leur emploi, ou du nombre de patrons de PME ou de TPE qui n’arrivent pas à trouver de successeurs et dont l’entreprise disparaît.

 

Au total  les fluctuations de la population potentiellement active ont des impacts multiples sur le taux de chômage et ceux-ci se compensent ; les études empiriques tendent vers une absence d’effet global notable.

 

L’exemple de nos voisins est aussi là pour le montrer. L’Irlande, dont la population active est en forte augmentation, crée de très nombreux emplois et a vu son chômage baisser très fortement depuis 10 ans. L’Allemagne  dont les naissances sont inférieures aux décès et dont la population des 20 / 60 ans est en baisse depuis 10 ans, garde jusqu’à présent un chômage élevé.

 

La France connaît actuellement une inadéquation entre l’offre et la demande de travail, avec à la fois un chômage élevé et des difficultés de recrutement dans de nombreux métiers. Le choc démographique ne changera rien à cette situation. Il risque même de l’aggraver, du fait de la croissance du nombre de retraites à financer et de l’augmentation de la part des seniors dans les entreprises.

 

Pour continuer à financer les retraites sans augmenter de manière inconsidérée les cotisations et charges sociales, les pays européens ont convenu de favoriser le travail des seniors, en visant un taux d’activité de 50% chez les 55/64 ans en 2010. Rien ne prouve que notre pays y parviendra. Si c’est le cas, la France, dont 1 actif sur 8 avait plus de 50 ans en 1995 en aura 1 sur 4 en 2010. Cela suppose évidemment une adaptation profonde des organisations du travail, de son contenu et des processus de gestion des ressources humaines. Ce sera tout sauf automatique.

 


Cet article, que j'ai écrit avec Alexandre Delaigue, d'éconoclaste, est paru dans le Monde daté du 14 novembre


Publié dans Economie

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Nicolas 03/12/2006 18:52

Voir cette discussion
Démographie : l'INSEE et Le Canard enchaîné se mélangent les pinceaux
http://www.actuchomage.org/modules.php?op=modload&name=News&file=article&sid=2279&mode=thread&order=0&thold=0
ce tableau sur l'évolution de la population active
http://travail-chomage.site.voila.fr/popu/popu_activ2050.htm
et la présentation de la dernière étude de l'INSEE
http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1089/ip1089.html
 

verel 25/11/2006 14:21

A Patrick B: Votre commentaire montre à quel point le discours sur le papy boom a donné une image complétement déformée de la réalité, donnant l\\\'illusion qu'il y un afflux massif et surtout exceptionnel de départs dans les prochaines années, qui se tarira ensuite. En réalité, les naissances sont restées à un niveau quasi identique pendant 30 ans (pendant les trentes glorieuses en réalité, mais quel est l'oeuf, quelle est la poule?), autour de 850 000 par an. Elles ont ensuite baissé vers les 750 000, même un peu moins, puis un peu plus récemment. Les personnes dépendantes aujourd'hui sont plutôt nées dans les années 20 ou 30, donc appartiennent à des classes d\\\'âge peu nombreuses. Leur nombre va mécaniquement augmenter dans les 15 à 20 prochaines années, pour se stabiliser probablement ensuite (sauf évolution médicale imprévisible). On continuera alors à embaucher un peu dans ces secteurs, ne serait ce que pour remplacer les départs.pour ce qui est de l'emploi des seniors, mon point de vue est que le problème n°1 est l\emploi totalPour ce qui est de la réflexion prospective sur les emplois, je pense au contraire de vous qu'elle doit se faire région par région, avec un zoom par bassin d\\\'emploi (on en compte environ 400). On peut avoir une vision prospective globale à l\\\'échelon national, c'est ce que fait la DARES

Patrick B. 25/11/2006 12:24

Un peu comme les retraites... cela va couter une fortune, mais les retraités vont bien finir par mourir, et les emplois associés (services à la personne) disparaîtront de même. Alors qu'ils sont en vogue actuellement. Le principal souci, à mon sens, c'est que l'on parle d'emploi et de chômage, sans jamais y associer la démographie...Ainsi, actuellement, les salariés de plus de 50 ans sont refusés par les entreprises (leur statut protégé joue, mais pas seulement); mais qu'en sera-t'il dans dix ans? Si les courbes de croissance de population et de croissance de l'emploi sont parallèles, c'est parce qu'il faut bien s'occuper tout ce monde, le nourrir et le véhiculer. Et là, ce n'est pas l'emploi qui est important, mais le type d'emploi. L'emploi généré par l'augmentation d'un type de population est associé à ce type (services à la personne = personnes dépendantes, souvent agées). Si ces emplois sont faiblement convertibles, et les salariés concernés peut évolutifs, on prépare les chômeurs de 2020 et plus, maintenant. Quand la population concernée aura disparu.Il serait donc souhaitable, pour intégrer ses variables démographique, qu'une instance européenne (un machin de plus), indépendante des politiques (tant financièrement que juridiquement), organise l'emploi dans notre zone. Pour prévoir les besoins futurs, prévoir les reconversions, organiser les déplacement des populations... Sans la pression d'échéances électorales. Mais avec comme dirigeants des européens élus au suffrage universel, ou par stochocratie. Pour éviter le népotisme de super fonctionnaires confortablement assis dans leurs prérogatives, et sur un gros tas d'or.::

Verel 16/11/2006 08:53

A Hughes: je crains qu'il n'y ait pas que le droite pour croire au mirage de la solution par la démographie, mais il est vrai que je l'ai lu sous des plumes de droite théoriquement autorisées il n'y a pas longtempsAu Professeur couillon: on avait cru régler ce dilemme par la baisse des charges . On cherche aujourd'hui du coté de la prime à l'emploi.On a sans doute trop mis l'accent sur le coté coût du SMIC en oubliant l'effet écrasement de la hiérarchie salariale qui devient maintenant à mon avis le problème majeur avec des conséquences dramatiques pour les moins qualifiés (phènomène d'éviction)Il faut revenir aux fondamentaux: pour augmenter le pouvoir d'achat, le mieux ce sont encore les progrès de productivité et la croissance. Lire à ce propos éconoclaste

Professeur Couillon 16/11/2006 02:48

Merci pour la réponse. J'ai bien noté qu'une baisse de la population active ne peut qu'avoir un impact négatif sur l'économie, et je suis d'accord avec ça. Il faudra d'ailleurs garder ce point à l'esprit pour d'autres débats, par exemple sur la question de l'immigration. D'accord aussi pour dire que l'impact des variations du pouvoir d'achat dépend du contexte, c'est-à-dire d'un ensemble de facteurs plus ou moins complexes et en interaction. D'où : il vaut mieux en effet que l'augmentation du pouvoir d'achat soit le résultat de la bonne santé des entreprises.  Pour autant, peut-on balayer d'un revers de manche la proposition de Fabius ? Je me suis déjà posé la question de l'opportunité de cette proposition, notamment en raison de l'impact négatif qu'elle pouvait avoir sur l'emploi, mais pas seulement. Je reste aussi conscient que le SMIC n'est pas qu'une variable macro-économique : c'est d'abord le salaire avec lequel un grand nombre de nos concitoyens doivent survivre et faire face aux hausses des prix des produits de base, de l'énergie et des loyers. Je peux vous assurer que n'importe quel smicard trouvera cette augmentation trop timide. Tout le problème est donc d'améliorer le sort des bas salaires, tout en évitant  de nuire aux entreprises. J'avoue ne pas avoir la solution à ce dilemme…

Matthieu 15/11/2006 05:32

publié dans le Monde ? hé, pas mal :-) en tout cas, extrèmement clair et instructif !

pikipoki 14/11/2006 11:16

Excellent billet Vérel, vraiment très instructif pour les béotiens en économie tels que moi. Merci

Hugues 14/11/2006 11:03

Totalement d'accord. Ni le veillissement de la population, ni la réduction du temps de travail ne seront les remèdes au chômage. Le problème est que le discours politique moyen a complètement intégré l'équation "départs massifs en retraite / éclaircie sur le front de l'emploi", l'échec des systèmes de pré-retraites ne servant pas de leçon.
La démographie comme mode de règlement du chômage, c'est les 35 heures de la droite.

James Arly 14/11/2006 10:38

Je disais (avant coupure sauvage du net) que l'Ardèche n'était-elle pas la 4ème puissance nationale française du temps où vos grands-parents étaient jeunes et insouciant (Culture du mûrier, de la châtaigne et des eaux gazeuses obligent) ?
Y'a une vie après la vie, même en région... Faut rester confiant !
(Pas pour les comptes de la CNAV, ni ceux de l'Arcco ou de l'Agirc : Personne ne payera 2 fois, faute de moyens : Arf ! Diabolique la "stat démographique : Michou Débré nous l'avait dit et JJD, mon prof de "Sék-sok" aussi !)

verel 14/11/2006 09:05

A Michka: Il y a certes une dépopulation de certaines anciennes zones industrielles. Par exemple, le Douaisis avec la fin des charbonnages perd 1.5% de sa population par an je crois et on connait l'impact de la crise de la sidérurgie sur Longwy. Mais ce phénomène reste marginal en France, pays dont la population augmente encore assez nettement à la fois par le surplus des naissances sur les décès (+200 000) et par le solde migratoire (+100 000). En Allemagne, seul le solde migratoire permet de compenser le fait qu'il y ait plus de décès que de naissances
En ce qui concerne les mouvements de population dans ces zones, ce sont plutôt les jeunes qui partent et les retraités qui restent que le contraire
Au professeur couillon: : j'ai noté dans mon article que la baisse de la population active avait un impatc négatif à la fois sur la demende et l'offre. Quand à l'impact d'une variation du pouvoir d'achat, je ne peux répondre que "cela dépend"! . notamment en fonction du moment dans le cycle économique et de ce qui est éventuellement en langueur. Notre pays souffre depuis longtemps d'un déficit d'investissement et maintenant d'exportations, pas de la consommation. Cela dépend aussi d'ou provient la variation du pouvoir d'achat, est elle ex nihilo ou de la dynamique d'une entreprise qui développe son marché. Par exemple, l'augmentation du SMIC proposée par Fabius, qui n'aurait qu'un impact assez limité sur les revenus (entre 6 et 10 milliards d'euros soit environ 0.6% du PIB) serait à mon avis, pour de nombreuses raisons, destructrice nette d'emploi