Partez, M le Président!
Le député des Yvelines Christian Blanc a donc écrit un article , publié dans Le Monde daté de ce jour, réclamant la démission du Président de la République. Cette déclaration, signalée par Versac, fait l’objet de nombreux commentaires sur le site du député, et sur celui du Monde (que l’on peut atteindre par là). La plupart sont favorables, d’autres objectent que c’est inutile, ou demandent ce que propose C Blanc ou pour qui "il roule".
On peut en effet se demander si cette déclaration est légitime, utile, et si oui pourquoi d’autres ne l’ont pas faites plus tôt, et pourquoi Christian Blanc ?
L’ancien président d’Air France justifie sa demande par trois raisons principales :
1) L’échec de J Chirac
2) Le fait qu’il ne présente pas la réalité aux Français, notamment sur la dette ou le décrochage de notre pays
3) Le fait que notre pays ne puisse se permettre d’attendre plus longtemps pour réaliser les réformes indispensables
Sur le premier point, la côte de popularité de notre Président, la manière dont ses fidèles se réduisent comme peau de chagrin montrent hélas qu’il n’y a pas photo.
Sur le deuxième point, les deux exemples pris par le négociateur des accords de Matignon sont éclairants de notre situation par rapport à nos voisins européens. Le Monde publiait il y a quelques jours un graphique sur l’évolution du PIB de chacun des 15 depuis 10 ans. La France était treizième, avec des écarts très importants par rapport aux premiers. Les deux derniers, légèrement derrière notre pays, l’Allemagne et l’Italie. On peut d’ailleurs se demander, vu leur situation démographique, s’ils ne sont pas devant nous en PIB par tête. On sait aussi que l’Allemagne a pris il y a deux ans un virage avec l’Agenda 2010. Le fait que les 3 derniers représentent les ¾ du PIB de la zone euro nous permet de cacher notre mauvaise place en nous comparant systématiquement à la moyenne de la zone euro. L’évolution du ratio de la dette sur le PIB depuis 10 ans montre à quel point nous sommes à contre courant, nous dont la dette augmente quand la plupart de nos voisins voir la leur diminuer, parfois fortement, depuis 10 ans.
Le troisième point est la conséquence du deuxième. : si nous sommes à ce point à contre courant, si nous condamnons notre jeunesse à payer les insouciances de la génération précédente (autre point souligné par celui qui fonda la base de loisirs de St Quentin en Yvelines), il est urgent de changer d’orientations ! D’autant plus que les précédents de 2001/2002 donnent à penser que cette période pré électorale risque d’âtre le temps de toutes les mesures démagogiques (sur ce point, on peut faire confiance à l’homme caricaturé par les guignols pour « mon boulot de dans deux ans »)
Certains commentateurs ont fait remarquer que cette déclaration était inutile, puisque de toutes les manières, l’ancien maire de Paris est trop attaché à son pouvoir pour abandonner ses fonctions. A force de faire preuve de réalisme, on en finit par oublier le rôle joué dans notre pays par le Président de la République, gardien des institutions, représentant de la France à l’étranger. C’est parce qu’il avait une haute idée de ses fonctions, parce qu’il voulait un grand destin pour son pays, que le Général de Gaulle a démissionné en 1969. C’est parce qu’il a au fond ce même respect de la République, cette même grande idée de la France, que l’ancien préfet Christian Blanc n’a pu supporter que cette fonction soit dévalorisée à ce point par l’agité qui l’occupe actuellement. A-t-on idée de l’image que nous donnons à nos voisins par le fait que nous acceptons encore cette présence ?
Emmanuel de Cétéris Paribus montrait dans un article récent que la France fait à la commission européenne, les même promesses depuis 7 ans, qu’elle ne tient pas et repousse d’année en année. Le fait que le premier personnage de l’Etat ne daigne pas évoquer cette question lors de ses voeux alors qu’un rapport vient d’être fait sur le sujet à la demande de son ministre des finances et que son premier ministre a promis de régler la question dans les cinq ans peut il être laissé passer ? Ou bien admet on que les discours et promesses du Président de tous les Français n’ont qu’une date de validité limitée au mieux à quelque mois ?
En fait, cette déclaration n’était pas seulement utile, elle était nécessaire. Il était en effet indispensable qu’un élu de la France dise que la situation créée par l’attitude de J Chirac est incompatible avec la dignité de sa fonction et l’avenir de notre pays.
Pourquoi d’autres ne l’ont pas fait ?
Au-delà des raisons propres à tel ou tel parti, tel ou tel responsable politique, la classe politique en général est trop occupée par les jeux tactiques quotidiens pour prendre la hauteur indispensable à ce genre de déclaration
Comme me l’a dit il y a quelques temps une jeune membre du cabinet d’un ministre, la seule obsession du ministre et de son cabinet est de trouver un moyen de passer au « 20 heures ». De leur coté, les responsables politiques sont trop occupés à essayer de faire des croche pieds à leurs « amis/concurrents du même parti pour s’occuper de l’avenir de leur pays !
Pourquoi Christian Blanc ?
Il y a un peu moins de 5 ans, celui qui était alors le dirigeant de la filiale française d’une grande banque d’affaires américaine, alertait les Français sur la crise politique économique et sociale qui lui semblait couver dans notre pays et le déclin de celui-ci dans le concert des nations. Il proposait notamment de revoir les mécanismes représentatifs (en particulier le cumul des mandats et le statut de l’élu), de réformer l’Etat, de relancer la construction européenne et de revitaliser l’économie en libérant les initiatives. Les faits ont confirmé depuis ses intuitions, tant sur la crise (voire les scrutins de 2002 et 2005 ou les récentes émeutes) que sur l’état de notre pays. Le rapport Pébereau reprend une partie de ces idées. A l’époque un Serge July lui avait fait remarqué que non élu, il n’avait pas de légitimité à parler. Depuis, il a été élu député de brillante manière.
Plutôt que de passer son temps à critiquer l’action du gouvernement, comme le font aujourd’hui l’ensemble des partis, y compris ceux qui participent à la majorité au pouvoir, il a préféré être force de proposition. Sa principale action a concerné la croissance par les pôles de compétitivité (les liens entre recherche, formation et entreprises) dont il a fait la proposition dans son rapport, qu’il a popularisé auprès des acteurs concernés (la conférence des présidents d’université a adopté à l’unanimité une résolution qui reprend l’essentiel de ses idées), et pour lequel il a fait une proposition de loi (l’application par le gouvernement ne reprend qu’une faible partie de ses propositions). Il est donc d’autant plus légitime pour sonner le tocsin aujourd’hui
Par ailleurs, le monde politique français est aujourd’hui complètement dominé par des personnes (de Chirac à Hollande, de Juppé à Jospin, de De Villepin à Royal) qui n’ ont connu dans leur vie que l’ENA et ses cabinets ministériels puis l’activité politique nationale. Ce monde clos ne comprend plus le monde d’aujourd’hui, comme il ne comprend rien à l’économie.
Christian Blanc a vécu un an en Suède, il a été plus d’une centaines de fois en Chine, il a travaillé de près avec les Américains (il était dans une des tours jumelles le 11 septembre), il connaît bien le monde arabe . Il a été deux ans à Bruxelles comme chef de cabinet d’Edgar Pisani, commissaire Européen. Il a été préfet, a dirigé deux entreprises publiques qu’il a redressé, dirigé des entreprises privé, lancé et fait réussir deux starts up. Et il a réussi à ramener avec Michel Rocard une paix durable en Nouvelle Calédonie. Son passage à laRatp et à Air France montre que ce qu’il construit est durable.
Ce sont des hommes comme lui, ouverts sur le monde et expérimenté dont nous avons besoin pour réformer notre pays !
Et maintenant ?
Un commentateur de l’article de C Blanc sur le forum du Monde proposait d’imiter les ukrainiens qui ont fait partir leur président à force de manifestations pacifiques. Je ne sais pas si c’est la solution. Cette comparaison m’a cependant fait penser à ce qui s’est passé en Pologne avec Solidarnosc, puis en Tchécoslovaquie avec Vaclav Havel. La situation démocratique était bien sûr bien différente. Mais on pouvait faire aux manifestants le même reproche d’irréalisme que celui qui est fait à C Blanc (Jacques Chirac ne partira pas !).
Cela me rappelle l’expression : « c’était impossible. Des imbéciles sont venus qui ne le savaient pas. Ils l’ont fait. » Les personnes qui approuvent aujourd’hui la démarche de Christian Blanc sont des novices qui ne connaissent pas les ficelles de la politique. C’est pour cela qu’ils peuvent le suivre quand il ose affirmer que le roi est nu. Et si c’était eux qui avaient raison ?