AZF et la justice
Les experts viennent de rendre leur rapport sur l’explosion qui a causé à Toulouse la mort de 30 personnes et fait plusieurs milliers de blessés, sans compter les erreurs matérielles.
Les experts expliquent l’accident par un accident de nature chimique. La société Total, par l’intermédiaire de son avocat, a immédiatement contesté cette hypothèse (impossible techniquement selon elle) et mis au défi les experts de « justifier matériellement la compatibilité de leur scénario avec la réalité.
Je n’ai pas d’éléments qui me permettent de juger ce sujet, mais je voudrais réfléchir ci-dessous à la situation dans laquelle se trouve la justice si Total a raison et ce qu’elle peut faire.
Je poursuivrais avec un exemple vécu dans une situation assez semblable
Imaginons donc que le raisonnement de Total est juste : le nitrate d’ammonium est un produit stable dans les conditions normales. C’est d’ailleurs pour cela qu’il peut être entreposé sans précautions particulières. Pour qu’il dégage de l’énergie (en se composant avec l’oxygène de l’air), il faut le monter à une température de plus de 200°. Pour devenir un explosif, un amorçage très puissant est nécessaire. Le Monde du 28 septembre 2001, publiait un article « les chimistes en s’expliquent pas la catastrophe de Toulouse »
D’après un des meilleurs spécialistes du produit, le nitrate d’ammonium ne peut exploser que s’il est amorcé par un explosif puissant en quantité suffisante, ou à la suite d’un incendie
Il en déduisait : « Puisqu'il est de notoriété publique qu'un incendie n'a pas précédé l'explosion de Toulouse, force est de retenir la première explication pour la catastrophe. Cette explication entraîne la conclusion difficilement évitable que l'explosion de Toulouse ne peut guère être un accident. »
Les recherches dans d’autres directions ( attentat, malveillance, …,) n’ont rien donné. L’histoire que je vais raconter ensuite m’avait rendu attentif au fait qu’un transformateur avait déclenché au même moment à quelques distances mais j’imagine que cette explication n’a pas été retenue
Nous voilà donc avec une catastrophe dont on n’a aucune explication, (les premières procédures ont débouché sur des non lieux) et des personnes regroupées en association de victimes (les sinistrées et les familles endeuillées) qui demandent réparation , qui refusent la théorie du complot (déclaration de F Arrou, président de l’association des sinistrés) ou qui attendent la mise en examen de Total (les familles). Parce que c’est le plus naturel et que Total peut payer !
Mais parce que l’absence d’explication est inentendable.
Chacun vous expliquera que si on sait envoyer un homme sur la lune, on doit pouvoir expliquer l’accident. Nos concitoyens croient de moins en moins en la science parce qu’ils en ont une vision magique (P Picq déclarait ces jours ci à propos des résultats de l’analyse comparée des gênes de l’homme et du chimpanzé que les paléontologues n’arrivaient pas à admettre qu’on ne reconstituera probablement jamais la ligné qui a fait passer de nos ancêtres primates à l’homme)
Face à un manque incompréhensible d’explication et à l’ampleur de la catastrophe, on ne peut clore le dossier par un simple non lieu donné dans le secret d’un juge d’instruction
Il vaut mieux un procès, qui soit l’occasion d’expliquer de A à Z et dans la plus grande transparence, comment on a étudié chacune des hypothèses. Il faudrait que ce procès soit l’occasion d’une reconstitution
On verra alors par exemple que ce que le Monde donne comme exemple d’anomalie citée dans le rapport (le hangar contenait 563.4 tonnes alors qu’il n’était autorisé que pour 500 tonnes) ne constitue en rien une explication à l’accident
Même si l’absence d’explication restera toujours au travers de la gorge des victimes et que celles-ci seront prêtes à croire tous ce qui pourra les sortir de cette absence, tous les éléments du dossier auront été mis sur la place publique et auront pu faire l’objet d’explication rigoureuse. La tache du président du tribunal ne sera pas facile.
Et il y aura toujours des gens pour penser que Total est forcément coupable et que la justice est vendue au patronat et aux intérêts financiers
Dans ce processus implacable, il y a une personne qui supporte le poids des attaques, c’est le directeur d’usine, toujours sous le coup de poursuites.
J’avais promis une histoire. Malgré la longueur de l’article, la voici
Le 27 décembre 1974, à Liévin dans le Pas de Calais, un coup de grisou fait 43 victimes. L’exploitation de la veine « six sillons » a démarré depuis peu et on fera l’hypothèse que du grisou s’est accumulé dans un point haut d’une galerie toute proche. Mais d’où vient l’étincelle ? Le grisou demande moins d’énergie que le nitrate d’ammonium pour exploser mais il en demande !
En l’absence d’explication, de nombreuses hypothèses sont tentées, toutes aussi peu convaincantes. Les familles endeuillées ont pourtant besoin que la direction de la mine soit tenue pour coupable : les indemnités versées dans ce cas ne sont pas les mêmes ! Le directeur de la mine est considéré comme un responsable soucieux de ses ouvriers et de leur sécurité, mais le fonctionnement en chantier à plus de 800 mètres de profondeur laisse la place à des anomalies
Quatre ans plus tard, au siège de Courrières où je travaille, une explosion survient dans une exploitation en démarrage, nommée Marcel 22, brûlant deux personnes sans entraîner leur décès. La présence de grisou s’explique de la même manière que pour Liévin. Par contre, cette fois ci on va très vite trouver d’où vient l’étincelle
En effet, juste avant d’être informé de l’explosion, le télévigiliste constate un déclenchement électrique. Des ouvriers occupés à une réfection de galerie à deux kilomètres de Marcel 22 on donné par mégarde un coup de marteau piqueur dans un câble électrique de 5000 volts. Les événements ont été enregistrés. On fait bien sûr le rapprochement entre les deux phénomènes et on montre par expérience que l’incident sur le câble a produit des courants vagabonds suffisants pour allumer le grisou 2 km plus loin
Dans la foulée, on va découvrir et démontrer que les démarrages de trolley (qui ne circulent que dans les galeries d’entrée d’air, où il y a très peu de grisou) peuvent aussi provoquer ce type de courants vagabonds. On n’y avait jamais pensé auparavant
Et on se rappelle alors que plusieurs catastrophes inexpliquées (Liévin mais aussi Courrières, 6 mort en 1966 ou Fouquières, 16 morts en 1970) ont eu lieu en début de poste, au moment du démarrage de nombreux trolleys.
La cause étant identifiée, on met en place des mesures efficaces (interconnexion généralisée des masses) !
Les procès de Liévin et de Fouquières n’ont pas été recommencés pour autant. A quoi bon ? J’ai raconté cette histoire à un ingénieur retraité, qui avait défendu une hypothèse aléatoire lors de l’affaire de Fouquières : il a eu du mal à m’entendre !